Comment Lyon attire de plus en plus de travailleurs qui n’y vivent pas

Le Grand Lyon est le parfait exemple d’une métropole qui concentre la création d’emplois de la région en son sein même : le nombre de travailleurs y est bien plus important que le nombre d’actifs, et la différence ne fait que croître. Laurent Davezies a longuement étudié ce nouveau modèle de développement.

Les géographes, les économistes, les géographes-économistes ont tous en commun quelque ressentiment vis-à-vis de l’appareil statistique national, l’Insee, qui ne leur permet pas de « géolocaliser » les dépenses et les recettes publiques et d’analyser précisément comment se territorialisent les budgets, voire, comment se territorialise la croissance. En revanche, les informations sur les emplois, où ils se créent et dans quels secteurs industriels, sont de plus en plus accessibles. Par exemple, avec les données de l’ACOSS (Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale) et les méthodes de la Nouvelle Économie Géographique (initiée par le Prix Nobel Paul Krugman), Laurent Davezies et Philippe Estèbe ont montré comment l’économie d’aujourd’hui se concentre dans les bassins d’emploi les plus grands, denses et fluides – les « métropoles » – alors que tous les mécanismes d’étalement ou de partage interterritorial de la croissance seraient désormais en panne.  Un travail essentiel qui montre comment les mécanismes de création de richesse et d’emplois se sont retournés depuis une dizaine d’années et comment ils se concentrent dans les métropoles. Mieux, au cœur même des métropoles.

Laurent Davezies a ainsi mené une étude spécifique sur la métropole du Grand Lyon, pôle d’emploi majeur de Rhône Alpes, avec 683 300 emplois pour « seulement » 552 600 actifs occupés vivant dans la Métropole. En 2011, venaient y travailler 184 000 actifs habitant à l’extérieur de la Métropole de Lyon, ce qui signifie que 27 % des emplois du Grand Lyon étaient occupés par des « navetteurs » venus d’ailleurs. Dans le même temps, 62 000 actifs vivant dans la Métropole en sortaient pour travailler, ce qui ne représente « que » 11 % de ses actifs occupés. Un peu plus de 10 ans auparavant, en 1999, il n’y avait « que » 139 000 navetteurs. Leur nombre a donc progressé de 45 000 (+ 32 %), soit l’équivalent du total des actifs vivant en 2012 dans des communes comme Nancy, Besançon ou Orléans. La Métropole de Lyon est donc devenue un pourvoyeur majeur d’emplois pour des actifs qui n’y vivent pas et viennent par exemple de Villefranche-sur-Saône (24 % de ses actifs occupés), de Vienne (26 % de ses actifs occupés), de Bourgoin (15 %) ou d’Ambérieu (14 %). L’Ain, l’Isère et la Loire, trois départements limitrophes du Rhône, ont ainsi vu leur emploi salarié privé régresser depuis une dizaine d’années.

L’impact économique est formidable puisque « globalement, en termes monétaires, le transfert net, c’est-à-dire, la différence entre les flux de rémunérations de navetteurs entrants et sortants de la Métropole de Lyon est de 3,7 milliards d’euros, explique Laurent Davezies. Pour donner un ordre d’idées, c’est presque le même montant que celui de l’ensemble des salaires versés par les entreprises de la Drôme (3,6 milliards d’euros en 2012), ou encore, c’est beaucoup plus que le budget 2016 du conseil régional Auvergne Rhône-Alpes (3,1 milliards) ». Au grand jeu du solde des navetteurs, les métropoles sont les grandes gagnantes financièrement, comme le montre l’exemple lyonnais, et les richesses créées engendrent bien évidemment de nouveaux emplois. Reste à savoir si le jeu est gagnant-gagnant puisque si le Grand Lyon est « vainqueur », les navetteurs ramènent également de la richesse dans leur département (1 milliard en Isère, 655 millions dans l’Ain, 321 millions dans la Loire,…) qui peut générer de l’emploi mais d’un autre type. Ceux que Laurent Davezies appelle les emplois de l’économie résidentielle et qui correspondent aux emplois de service qui se créent autour de ces navetteurs au niveau de leurs lieux d’habitation.

Lors d’un débat de la Fondation Jean Jaurès en juin 2017, Laurent Davezies expliquait que la question de la redistribution était, malgré quelques travaux de Mireille Elbaum, une « question orpheline ». En d’autres termes : il est désormais possible de savoir où se crée l’emploi et comment l’activité se développe, il est possible de comprendre qu’une métropole comme Lyon devient le cœur de la solidarité territoriale, mais il est très difficile de comprendre la redistribution (via par exemple les navetteurs) sur les autres territoires. Comme le dit Laurent Davezies : « on sait désormais que Lyon et Toulouse sont des pigeons aux œufs d’or pour leur entourage », mais on a du mal à connaître le nombre de carats dans les œufs.

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