Et si la France ne souffrait pas d’un coût du travail trop élevé sur les emplois peu qualifiés ?

L’économiste Olivier Passet vient de publier une note de synthèse montrant que la France souffre surtout d’un déficit d’emploi dans des secteurs à forte qualification, de l’information à la santé, et que les politiques de baisses de charges au niveau du SMIC sont peut-être basées sur des hypothèses erronées.

Olivier Passet a publié une note d’analyse indispensable au début de l’année 2014 (« Emploi et chômage : ce que la crise a changé »). Le directeur des synthèses économiques de Xerfi récidive dans une autre où il va à l’encontre de quelques solides idées reçues en matière d’emploi, en particulier sur un mal français endémique supposé, le sous-développement des emplois de services peu qualifiés. Or, selon lui, les experts qui, sur la base de cette idée, plaident pour une nécessité de concentrer la baisse des charges sur les bas salaires pour obtenir un effet maximal sur l’emploi, ont une hypothèse de travail erronée.

Olivier Passet a ainsi étudié et comparé les pays les plus performants d’Europe et avec les États-Unis, et son étude montre que « le déficit d’emploi français est au contraire réparti sur un spectre très large de secteurs et de qualifications. Le système productif français souffre notamment d’un déficit d’emploi dans les secteurs à forte qualification, qu’ils soient industriels ou de services. Or ces secteurs sont précisément ceux qui produisent les plus fortes externalités d’innovation et de croissance. Cette dimension ne peut être occultée, au risque de continuer à dégrader toujours plus le rythme de la productivité globale et la qualité de l’insertion internationale de l’économie française. »

L’hypothèse généralement admise en France est qu’en développant les emplois de service à faible qualification, l’économie française pourra résorber son chômage de masse. Et le cœur du blocage proviendrait en France d’un coût du travail trop élevé au niveau des qualifications les plus faibles. Emploiparlonsnet a déjà rendu compte des travaux dans ce sens dont ceux de Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo. Nous avons également donné l’avis d’Eric Heyer de l’OFCE pas forcément en accord avec les deux premiers. Dans sa note Olivier Passet va plus loin et étudie longuement le cas du commerce de l’hôtellerie et restauration pour démontrer que « la focalisation excessive sur le secteur commerce-HCR, dont les caractéristiques et les déterminants de l’emploi sont très spécifiques, tend surtout à caractériser à tort le marché français comme étant anormalement pourvu en emplois de services à faible qualification ». En clair tout le monde a tort de le prendre en exemple et de le généraliser car dès que « l’on se penche sur le second gros segment de spécialisation à fort contenu en emplois non qualifiés, que constituent les secteurs de la santé, de l’action sociale, des services et soins à domicile, la situation française apparaît bien moins singulière ».

Puis surtout il montre que la France se situe en revanche « nettement au bas de l’échelle sur le regroupement constitué par l’industrie, les secteurs de l’information, de la communication et des services aux entreprises : sa spécialisation sur les secteurs productifs à plus forte valeur ajoutée et à fort potentiel de gains en productivité reste toujours proche de la situation américaine. Mais au sein de l’Europe, sa spécialisation s’apparente plus à celle d’une économie du Sud. Cela tient aussi au fait que, comme aux États-Unis, les grands groupes hexagonaux ont fortement internationalisé leurs chaînes de valeur ». Dans le secteur de l’éducation également la France figure à nouveau au bas de l’échelle des pays développés avec un déficit d’emploi prononcé vis-à-vis des pays d’Europe du Nord et des pays anglo-saxons notamment. Cet écart est très largement imputable à l’emploi dans l’enseignement supérieur, celui qui concentre ou produit les plus hautes qualifications et les plus fortes externalités en matière de recherche et développement. En d’autres termes le déficit en emplois qualifiés n’est pas forcément là où tout le monde l’attend mais se répartit sur toute la gamme des secteurs et « le système productif français souffre aussi d’un déficit d’emploi dans les secteurs à forte qualification, qu’ils soient industriels ou de services. »  

En clair la France n’est pas moins bonne que les autres pays dans les secteurs à forte densité d’emplois peu qualifiés (et cela ne sert donc pas forcément à grand-chose de vouloir à tout prix y faire des politiques de baisses de charges pour les relancer), mais elle est clairement à la traine dans les autres secteurs, ce que la plupart des économistes distinguent mal. La France n’a donc pas « un problème de chômage particulièrement aigu concernant les moins diplômés, en comparaison des autres pays européens ». Toute la réflexion d’Olivier Passet vise à montrer que l’emploi et le chômage ne sont pas exclusivement l’affaire d’un coût du travail trop élevé au niveau du SMIC. « Nous bâtissons, écrit-il, depuis 20 ans une économie de plus en plus riche en emplois peu qualifiés dans les services à faible valeur ajoutée. Cette politique de « mini-job » qui ne dit pas son nom, altère sur longue période notre potentiel de productivité, de croissance et la dynamique de l’emploi. La spécialisation sectorielle qu’elle génère, rend le tissu productif de plus en plus vulnérable à la compétitivité-prix, et enferme en définitive l’économie française dans un piège déflationniste dont elle peine à s’extraire ».

Jean-Pierre Gonguet

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