Comment et où se créent les « bons » emplois aux États-Unis ?

Parmi toutes les villes qui créent des emplois aux États-Unis, seules celles qui se sont spécialisées dans les nouvelles technologies, avec des emplois hautement qualifiés, réussissent à enclencher des croissances fortes et sans aléas. Les travaux d’Enrico Moretti le montrent, comme ils montrent les problèmes de la Silicon Valley et de New York pour attirer les travailleurs qualifiés.

En 2013, Enrico Moretti a écrit dans le Wall Street Journal, un article court mais très vite remarqué : « Où sont les bons emplois - et pourquoi ».  Enrico Moretti est économiste et géographe ; il enseigne à Berkeley et cet article suivait la publication de son livre « La Nouvelle Géographie des emplois ». Dans les deux cas il mettait à mal quelques idées reçues. Il a d’abord démontré que toutes les métropoles, toutes les grandes villes ne tiraient pas, toutes choses étant égales par ailleurs, les mêmes bénéfices de leur croissance en termes de créations d’emplois. Il distingue même, aux États-Unis, deux groupes d’agglomérations urbaines qui tirent leur épingle du jeu grâce à un développement technologique rapide. Mais l’un semble de loin le plus prometteur et créateur d’emplois.

Les territoires gagnants

« Le premier groupe, explique-t-il, est constitué de villes dotées de travailleurs hautement qualifiés et d’employeurs innovants : San José en Californie, Seattle dans l’état de Washington, Austin au Texas, Raleigh en Caroline du Nord, Minneapolis dans le Minnesota et Washington DC ». San Francisco et sa Silicon Valley constituent bien évidemment l’exemple le plus frappant : un secteur des technologies hyper dynamique, des revenus moyens en constante progression et, tout aussi logiquement, des prix de l’immobilier qui flambent. Cercle « vertueux » puisque les gros du secteur, de Twitter à Google, « sont contraints de revoir leurs salaires à la hausse afin de dissuader leurs salariés de rejoindre des start-up toujours plus nombreuses et offensives ».

Le second groupe concerne les régions riches en pétrole et en gaz – l’Oklahoma, certains endroits du Texas, du Nouveau Mexique et du Colorado. Le marché s’y porte bien grâce aux innovations comme la fracturation hydraulique, le forage horizontal et l’imagerie sismique. L’exemple le plus convaincant est l’ouest du Dakota du Nord. Comme San Francisco, cette région attire de plus en plus de travailleurs séduits par des salaires élevés et une offre intarissable d’emplois.

Des perspectives différentes d’évolution

Sauf que… ces deux groupes n’évolueront pas de la même manière dans l’avenir. D’abord, pour la seconde catégorie, à cause de la baisse du prix du pétrole : « dans le Dakota du Nord, le secteur privé a explosé en 1979-1980 alors que le prix du pétrole augmentait de 300 % suite à la révolution iranienne de 1979. Quand le prix du baril a chuté, l’offre a décliné et cette baisse s’est poursuivie tout au long des années 1980. À la fin de la décennie, l’emploi était quasiment revenu à son niveau de départ ». Fracture hydraulique ou pas, les mêmes causes produiront les mêmes effets.

En revanche, des villes accueillant bon nombre d’emplois innovants et de travailleurs hautement qualifiés ont également connu des aléas (lors de l’éclatement de la bulle Internet de 2001 à 2003), mais la tendance s’est révélée positive au cours des trente dernières années. « Depuis 1980, les données montrent que le succès économique d’une ville dépend de plus en plus du nombre de travailleurs hautement qualifiés qui s’y installent. Les villes qui comptent des travailleurs diplômés d’universités et des emplois innovants en attirent toujours davantage, alors que celles où la main-d’œuvre est moins bien formée – notamment dans l’industrie traditionnelle – perdent du terrain ». C’est simple : dès qu’une ville accueille des entreprises innovantes, son écosystème se modifie de sorte qu’il devient toujours plus attractif.

Un emploi technologique créé en fait germer cinq autres

Enrico Moretti a étudié les données relatives à neuf millions de travailleurs dans 320 régions métropolitaines des États-Unis et il a constaté qu’à chaque emploi créé dans le domaine de l’innovation, cinq emplois voyaient le jour dans la même ville –spécialisés (avocats, enseignants, infirmiers), mais également moins qualifiés (serveurs, coiffeurs, charpentiers). Chaque fois qu’un développeur de logiciel est recruté chez Twitter à San Francisco, cinq nouveaux emplois se créent donc localement : serveur, personal trainer, psychothérapeute ou chauffeur de taxi. L’impact des entreprises high-tech sur l’économie locale est particulièrement prégnant dans les secteurs qui ne relèvent pas de la haute technologie.

Les revenus sont également concernés. En 1980, les salariés diplômés des grandes écoles d’Austin et de Raleigh gagnaient beaucoup moins que la moyenne nationale. Ces villes sont ensuite devenues des centres majeurs, la première dans le domaine de l’informatique, la seconde dans celui des sciences de la vie. Les salaires sont désormais 45 % plus élevés et ne cessent d’augmenter. Les professionnels diplômés vivant à Austin ou Raleigh ne travaillent pourtant pas plus durement et n’ont pas des QI supérieurs. Leur environnement est tout simplement différent.

La plupart des industries ont un effet multiplicateur. Mais aucune n’en a autant que le secteur de l’innovation, où il est environ trois fois plus important que dans les industries d’extraction et l’industrie traditionnelle. De toute évidence, le meilleur moyen dont dispose une ville ou un État pour générer des emplois pour tous est d’attirer des entreprises innovantes, pourvoyeuses d’emplois hautement qualifiés.

Les emplois inaccessibles de la Silicon Valley

Sauf que cela doit être relativisé par le fait que, même si elles croissent durablement, les métropoles les plus avancées technologiquement sont souvent extraordinairement freinées dans leur développement et ne réalisent pas forcément leur potentiel en termes d’emploi et de création de richesse. Le meilleur exemple, mis en avant par Enrico Moretti dans une étude plus récente, est la Silicon Valley. En étudiant la croissance des 220 grandes villes et métropoles américaines, entre 1964 et 2009, le géographe de Berkeley a mis en évidence le fait que des villes comme New York, San Francisco et San José, les trois métropoles de la technologie aux États-Unis, n’étaient responsables que d’une très faible partie de la croissance américaine sur la période alors que les grandes villes du Sud étaient, elles, les véritables moteurs de la croissance nationale, portant à elles seules la moitié de cette croissance. La raison essentielle ? Les contraintes de logement, le coût excessif du foncier et les difficultés de transport ont bridé la croissance de New York, San Francisco et San José pendant 45 ans. En d’autres termes : ces trois villes offrent potentiellement des emplois très qualifiés et bien payés que de moins en moins de gens peuvent prendre, tant les difficultés de logement et de transport sont monstrueuses. Elles ont eu sur la période un potentiel de croissance de 9,7 % qu’elles n’ont pas pu concrétiser. En revanche, les villes du Sud comme Dallas ou Houston, mieux organisées, plus fluides et moins chères ont, quant à elles, réussi à croître fortement pour les raisons inverses. La question de fond de l’étude d’Enrico Moretti est donc de savoir comment, désormais, les travailleurs américains peuvent avoir accès à ces emplois des métropoles technologiques. C’est en tout cas l’une des questions essentielles à propos de la Silicon Valley et de New York.

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