Les défis de l’industrie française

Avec des coûts du travail équivalents à ceux de l’Allemagne, la France peine à gagner en compétitivité.

Selon l’INSEE, l’emploi manufacturier (PDF, 808 Ko) est passé de 5,1 millions de postes en 1980 à 2,9 millions en 2012. La part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée en France s’est réduite de 20,6 % à 10 %. On parle aujourd’hui de la nécessité de réindustrialiser l’Hexagone.

De nombreuses recherches tendent à démontrer que les hausses des revenus favorisent la consommation de services au détriment de celles des biens industriels. Le consommateur français a peu d’appétit pour le made in France industriel. Et la demande de biens manufacturés assurée par le développement des échanges extérieurs ne compense pas ce faible engouement national. Car la compétitivité des entreprises françaises est mise à mal par l’accroissement de la concurrence mondiale, et notamment celle des pays émergents.

Industrie-services, une frontière floue
 
Dans la désindustrialisation, il ne faut pas négliger l’externalisation qui a eu lieu à partir des années 1980, et qui a amené nombre d’industries à se délester de certaines fonctions pour se concentrer davantage sur leur cœur de métier. Ainsi, ces emplois externalisés (comptabilité, informatique, marketing, etc.) ont basculé dans les entreprises de services tout en faisant partie de la valeur ajoutée industrielle. Les emplois externalisés représentaient 25 % de l’emploi industriel en 2007 contre 9 % en 1980.
 
Il en est de même pour l’intérim qui s’est fortement développé au fil du temps dans le secteur industriel mais qui est comptabilisé dans les services de travail temporaire.Comme le précise Matthieu Crozet du CEPII, « l’opposition traditionnelle industrie/services apparaît singulièrement brouillée ». La part des services dans les ventes totales des entreprises industrielles a augmenté de 1,7 point de pourcentage entre 1997 et 2007.
 
Pour autant, la crise de 2008 n’a fait qu’amplifier le phénomène de désindustrialisation. L’entrée de la Chine à l’OMC en 2001 a redistribué les cartes. A l’aube du XXIème siècle, la Chine est devenue l’usine de monde offrant des produits à bas coûts et permettant ainsi aux ménages occidentaux d’acheter moins cher et d’accéder à une consommation de masse. C’est le début de l’ère du « low cost » pour les biens de consommation courante.

Question de gammes

Durant ces années, la baisse du taux de marges des entreprises industrielles s’est amplifiée. Les firmes ont comprimé leurs prix pour freiner leur perte de compétitivité. Dans le même temps, le  coût du travail progressait plus vite que la productivité. Entre 2003 et 2011, le salaire réel augmente en France de 1,9 % par an, alors qu’il reste stable en Allemagne.

En outre, l’industrie française est restée sur le milieu de gamme alors que les entreprises allemandes se sont orientées vers la production à haute valeur ajoutée. Ainsi, à partir de 2003, les exportations des produits à haute et moyenne technologie baissent en France alors qu’elles augmentent dans le même temps Outre-Rhin. L’Allemagne concentre ses compétences sur des secteurs moins diversifiés que la France, mais enregistre une vraie compétence sur les segments haut de gamme, en particulier dans l’automobile.

La France, de son côté, se distingue dans de plus nombreux domaines mais à la marge. L’avantage comparatif des produits français (PDF, 430 Ko) dans les secteurs tels que l’agroalimentaire, l’industrie chimique et les secteurs mécaniques sont honorables, mais ne font pas assez la différence sur le plan commercial avec leurs produits concurrents. La France continue de canaliser sa production dans des branches à faible valeur ajoutée ou faible contenu technologique. Néanmoins, depuis 2010, la tendance tend à s’inverser et les entreprises françaises innovantes sortent petit à petit leur épingle du jeu.

Des marges de manœuvre

Plus globalement, aujourd’hui, les coûts horaires du travail dans l’industrie manufacturière en France et en Allemagne sont équivalents et atteignent en moyenne, selon Rexecode, 37,34 euros au premier trimestre 2014. On se retrouve donc avec deux modèles de production différents mais qui produisent au même coût.  Avec d’un côté de Rhin, un pays qui s’est spécialisé en offrant une forte valeur ajoutée et de l’autre, son voisin français qui produit des biens manufacturés à faible avantage concurrentiel.

Ce constat laisse peu d’espoir sur les perspectives de l’industrie française. Deux facteurs peuvent cependant jouer en sa faveur. D’une part, à court terme la poursuite de la récente dépréciation de l’euro face au dollar est une bonne chose pour les entreprises françaises exportatrices. La décorrélation entre l’économie américaine et celle de la zone euro joue en faveur de la hausse du dollar. La reprise Outre-Atlantique est bel et bien installée, alors que la croissance française patine.

En outre, les mesures lancées et annoncée telles que le CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) et le pacte de responsabilité, en allégeant les charges pesant sur les entreprises, pourraient offrir, à moyen terme, une bouffée d’oxygène pour dégager des marges supplémentaires et soutenir l’investissement et, par ricochet, l’embauche. Selon Eurostat, les coûts non salariaux en France (PDF), tels que les cotisations sociales, pèsent pour un tiers du coût total de la main d’œuvre,  contre un cinquième en Allemagne. La France dispose donc de marges de manœuvre conjoncturelles et structurelles pour remettre son industrie en ordre de marche.

Stéphanie Villers – Slate.fr