Rencontres de l'emploi 2017 : Les parcours professionnels à l’ère du numérique : un peu d’appréhension, beaucoup d’espoirs

Sécurisation des parcours, accompagnement vers l’emploi et formation étaient au cœur des 2e rencontres de l’emploi, organisées par Pôle emploi, le 17 janvier dernier, à Paris.

Une chose est sûre, quand il s’agit d’emploi, le digital inquiète. Réunis à la Maison de la Mutualité, à l’invitation de Pôle emploi, les acteurs de l’emploi seront peut-être ressortis un peu plus rassurés à l’issue des 2e rencontres de l’emploi. Pour beaucoup, le numérique est surtout devenu synonyme de destruction d’emplois. Et la ministre du Travail, Myriam El Khomri, présente à l’ouverture du colloque, n’a pas manqué de pointer les « risques associés au numérique », notamment le risque de discrimination. Elle a tenté cependant d’apaiser les craintes en rappelant que son rôle était précisément de « tracer un chemin pour permettre à tous de tirer parti de cette transformation de l’emploi » à l’ère du numérique. « Avec trois lignes force, a poursuivi la ministre : développer les compétences, amplifier l’usage du numérique et protéger les actifs ».

Protéger les parcours professionnels

« Inventer et sécuriser de nouvelles trajectoires professionnelles face aux nouvelles formes d’emplois », c’était bien l’objet de la 1ère table ronde. Alors que 9 à 30 % des emplois pourraient disparaître en raison de la révolution numérique1 , ce qui pourrait concerner directement 3 millions de salariés en France, la question méritait d’être posée. Qui seront les gagnants et les perdants de l’emploi à l’ère du numérique ? Pour Olivier Sichel, président de la Digital New Deal Foundation, « certains métiers seront plus touchés que d’autres ». L’ancien président de Wanadoo et de LeGuide.com assure notamment que « les infirmières sont moins menacées que les radiologues » par l’usage du big data. D’où la nécessité d’anticiper ces évolutions et de « travailler sur plusieurs scénarios », selon Mounir Mahjoubi, président du Conseil national du numérique. « Les incertitudes liées au numérique nous imposent l’humilité (se former) et d’être courageux en protégeant les individus », affirme le co-fondateur de la Ruche Qui Dit Oui ! Une « question morale », selon lui. Pour Béatrice David, ex-directrice de la Mission Société Numérique et membre de Girlz in Web, il faut certes être agile, mais « il faut éviter le syndrome du "tous entrepreneurs". L’emploi doit rester au cœur du parcours humain ». Rappelant que 88 % du total des emplois restent des emplois salariés, Jérôme Rivoisy, directeur général adjoint de Pôle emploi en charge de la stratégie, constate cependant une hybridation des formes de travail et d’activité. Les parcours sont plus divers, deux fois plus de personnes qu’il y a 20 ans exercent une activité réduite en complément de leur inscription à Pôle emploi. Pour illustrer ces évolutions et notamment la nécessité de soutenir ceux dont les parcours se font hors du cadre protecteur des entreprises traditionnelles, Stéphane Veyer a présenté Coopaname, une coopérative dont il est le co-fondateur et qui rassemble près de 850 personnes, artisans, freelance, prestataires de services, travailleurs indépendants de la nouvelle économie, une « entreprise où l’on concilie autonomie et protection ».

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Reconstruire de l’entraide 

Ainsi donc, le numérique ne serait pas porteur que de menaces pour l’emploi… Les intervenants de la  2ème table ronde ont en tout cas montré que l’on pouvait certainement ‘mieux accompagner et orienter grâce au numérique’ à condition de ne pas perdre de vue l’humain. A l’appui d’une étude menée en partenariat avec l’Ifop, intitulée « Quel usage des outils numériques pour la recherche d’emploi ? », Stéphane Ducatez, directeur des statistiques, des études et de l’évaluation à Pôle emploi, a montré que 88 % des demandeurs d’emploi utilisent internet pour leur recherche d’emploi. Parmi les sites les plus consultés, celui de Pôle emploi arrive en tête avec 87 % des demandeurs d’emploi qui le consultent, devant les sites spécialisés (64 %) ou encore Leboncoin (57 %).

Boris Sirbey, directeur de MyJobCompany, a notamment pointé la schizophrénie du message véhiculé autour du numérique avec d’un côté celui qui dit que « ça va détruire vos emplois » et de l’autre « ça va vous servir pour trouver un emploi ». Le créateur du Lab RH a rappelé qu’en France, « l’essentiel de l’économie, c’est l’artisanat et il ne passe pas par le digital ». Et de conclure à la nécessité, dans la 2nde vague du digital, de « mettre en synergie le physique et le digital, le collectif et l’individuel » et surtout de « développer l’entraide ». En effet, pour Jean Deydier, il s’agit de rester « vigilant sur les publics très fragiles », les 12 % qui n’utilisent pas Internet. « Ceux-ci ont besoin d’un accompagnement très fort », estime le président d’Emmaüs Connect. Même constat chez Jean-François Amadieu, sociologue, pour qui « la dimension humaine reste extrêmement forte » dans la recherche d’emploi. Le professeur en sciences de gestion à Paris 1 Panthéon-Sorbonne note que « la majorité des emplois, voire des stages, sont trouvés par le réseau personnel et familial ». Une donnée confirmée par l’étude Pôle emploi-Ifop puisque 37 % des reprises d’emploi le sont, selon cette étude, via la sollicitation du réseau personnel (26 % par le placement d’un intermédiaire du marché du travail, 12 % par les offres d’emploi trouvées sur Internet). Pour les stages d’ailleurs, Victor Gaeremynck, créateur de l’appli MyFuture, a mis l’accent sur la nécessité de sensibiliser au plus tôt les adolescents à la question de leurs futurs choix d’orientation professionnelle. Et Jean-François Amadieu d’insister sur la nécessaire transparence, sur les offres d’emploi ou de stage, et l’anonymat des candidatures, car « le big data ne va pas décider pour tout le monde, renchérit Boris Sirbey. C’est une question de choix ». Face au « risque de perte de contrôle » pointé par certains, Misoo Yoon, directrice adjointe de Pôle emploi en charge de l’offre de services, et Frédéric Toubeau, directeur régional de Pôle Nouvelle Aquitaine, ont rappelé la nécessaire « complémentarité des services physiques et numériques, autrement appelé phygital ».

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Le pari de l’innovation collaborative

Le numérique, une opportunité pour  faciliter l’accès à la formation ?’ Chez Pôle emploi, on en est convaincu. Le thème de la 3ème table ronde en témoigne. Pour Frédéric Bardeau, directeur de Simplon.co, une entreprise de formation aux métiers du numérique gratuite, issue de l’économie sociale et solidaire, « le numérique peut être un formidable levier pour l’emploi ». « Nous portons une attention particulière à l’accompagnement au digital », insiste de son côté Misoo Yoon. « La question est de savoir comment individualiser une formation de masse », souligne Annie Jézégou, professeur en sciences de l’éducation à Lille 1. Là où les uns évoquent le «prêt-à-porter » de la formation professionnelle à l’image d’Annelise Bourelle, directrice des contenus de OpenClassrooms, une plate-forme comptant déjà 2 millions de membres et proposant des parcours diplômants en ligne, d’autres, à l’image d’Annie Jézégou, considèrent que la formation doit viser la « très haute couture ».  Pour tous les intervenants, la formation doit être envisagée comme un continuum entre présentiel et digital et il ne s’agit pas d’opposer les deux modes de formation. En outre, « la notion de communauté est importante » selon Annelise Bourelle. Grâce au partenariat avec Pôle emploi, OpenClassrooms a notamment formé plus de 35 000 demandeurs d’emplois.

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« Le numérique a profondément changé les exigences et les attentes des demandeurs d’emploi. Il a changé les pratiques », a conclu Jean Bassères, à l’issue des 2èmes  Rencontres de l’emploi. « Il nous faut analyser et comprendre ces bouleversements, qui sont parfois plus subis que voulus ». Le directeur de l’opérateur public a rappelé que Pôle emploi a opéré un profond changement culturel, d’une part en refondant son écosystème numérique pour mettre en place les outils d’accompagnement adaptés aux nouveaux parcours d’emploi (Emploi Store), d’autre part en faisant « le pari raisonné de l’innovation collaborative, en interne (intrapreneurs) tout comme en externe, à la faveur de partenariats et d’une ouverture vers les start-up », et enfin, en faisant monter en compétences les conseillers au service de l’autonomie digitale des plus fragiles.

N.S.

 

[1] - Etude OCDE de Melanie Arntz, Terry Gregory, Ulrich Zierahn (en anglais)