La loi Travail suscite le débat chez les économistes

Rarement les économistes sont autant intervenus, se sont autant dispersés et se sont autant reclassés de manière parfois surprenante que sur la loi sur le travail de Myriam El Khomri. Qui a dit quoi et avec qui, revue des idées.

Tous les économistes français ont voulu en être. Et c’est très rare. Le texte de loi gouvernemental sur le travail, la loi de Myriam El Khomri, a été commenté par toute la galaxie universitaire française. D’une manière parfois étonnante qui montre à quel point des économistes de la même école et ayant l’habitude de travailler et de faire de la recherche ensemble, peuvent se retrouver dans des camps opposés dès que l’on aborde les stratégies sur l’emploi. Les économistes réputés de gauche se sont séparés en au moins trop blocs : les plutôt pour, les plutôt contre et ceux qui ont changent d’avis en cours de route. Ceux réputés à droite se rangés presque tous derrière le texte gouvernemental, qu’ils soient libéraux ou « orthodoxes » (ceux pour qui la régulation par les marchés fonctionne très bien sans que l’on s’en mêle trop). Quant aux très à gauche (les économistes atterrés en général) et quelques « émergents » (ceux de l’économie collaborative essentiellement) ont essayé de faire comprendre que le sujet n’était pas là. Alors, qui a dit quoi et pourquoi ?

Les franchement pour

Le Prix Nobel, Jean Tirole, est un soutien de la loi : il a notamment signé une pétiton dans le Monde pour exprimer sa position. Et ils étaient nombreux avec lui de Philippe Aghion à André Zylberberg en passant  par Agnès Bénassy-Quéré, Olivier Blanchard, François Bourguignon, Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Elie Cohen, Marc Ferracci, Francis Kramarz, Thomas Philippon, Claudia Senik, Alain Trannoy, et  Etienne Wasmer. Une longue liste où l’on retrouve aussi bien des économistes qui ont fait la campagne de François Hollande que d’autres qui ont été de l’autre côté. Leur position commune ? Cette loi est la possibilité d’un « Job Acts » à la française, une réforme semblable à celle de Matteo Renzi en Italie, qui semble aujourd’hui porter ses fruits. Elie Cohen détaille d’ailleurs longuement cette thèse dans son blog sur Telos. Ils apprécient ensuite le fait que l’on puisse enfin définir les notions de difficultés économiques pour les entreprises et, c’est le plus important ils y voient la fin programmée du CDD.

Il faut en effet rappeler que Jean Tirole est avec Olivier Blanchard, l’inventeur du contrat unique de travail. Les deux sont des économistes du travail. Olivier Blanchard, ancien chef économiste du FMI qui a longtemps travaillé avec Dominique Strauss Kahn et néokeynesien comme lui, en parle dans L’Express. Pour lui, le problème essentiel est de trouver les moyens d’inciter les entreprises à embaucher des jeunes, « fût-ce ce à des niveaux inférieurs au Smic » car « l’important c’est le premier emploi ». Le contrat de travail unique vers lequel il pense qu’il est nécessaire d’aller, et qui est (un peu) prévu dans le texte gouvernemental, aurait le mérite de supprimer l’effet de seuil du passage du CDD au CDI et de faire que les indemnités de licenciement augmentant progressivement avec l’ancienneté. Il met néanmoins un bémol au texte, car il estime que les moyens financiers et humains de Pôle emploi, ainsi que le rôle du secteur privé dans la formation et la réinsertion doivent être considérablement renforcés

Les pour qui veulent aller encore plus loin

Augustin Landier, Gaspar Koenig, Robin Rivaton, David Thesmar, Agnes Verdier Molinié d’un côté, Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo et André Zylberberg n’ont guère l’habitude d’écrire ensemble. Pour les premiers les analyses ont été franchement anti-syndicales, puis plus analytiques en particulier avec l’intervention Landier et Thesmar qui ont demandé une diminution des coûts du travail des non qualifiés en France : « les entrepreneurs font leurs calculs et n’embauchent que les salariés qui rapportent plus qu’ils ne leur coûtent. C’est pourquoi les professions dont le salaire moyen est proche du SMIC sont celles qui connaissent le taux de chômage le plus élevé ».

Cahuc, Carcillo et Zylberberg, eux, ont également commencé par une injonction aux syndicats, pour après préciser leur pensée. Pierre Cahuc explique ainsi dans L’Express que, s’il est impératif de redéfinir le licenciement économique (« on peut dire que le CDI a un coût d’au moins 10% lorsqu’un employeur préfère embaucher en CDD et payer la prime de précarité ») et réduire le salaire minimum « qui est en France un frein à l’emploi ». Mais cela peut être compensé en versant un revenu aux plus modestes, en ciblant ceux qui en ont le plus besoin, par exemple les femmes élevant un en enfant seules

Les résolument contre

Thomas Piketty et Daniel Cohen en sont un peu les chefs de file. L’un et l’autre sont de gauche : Daniel Cohen est co-signataire du texte de Martine Aubry « Trop c’est trop » et Thomas Piketty, l’un des promoteurs des primaires à gauche. Un texte majeur en commun, « La loi travail ne réduira pas le chômage », cosigné par des économistes très au fait des questions de l’emploi de Philippe Askenazy à Dominique Méda. Eux ne croient pas au « Job Acts » et Philippe Askenazy vient de commencer à montrer ses limites dans sa chronique du Monde. Ils estiment que le texte n’aura aucun impact significatif, car les coûts de licenciement n’ont jamais été un facteur du chômage et que les problèmes sont bien ailleurs, « dans une autre réalité, celle de la segmentation du marché du travail concernant notamment le chômage des jeunes et des non qualifiés ». Ils estiment que la lutte contre le chômage n’est ni affaire de slogans, ni de décrets comme l’explique  Daniel Cohen dans un article qu’il signe seul et au titre clair « On ne change pas le marché de l’emploi par décret ».

Un bon nombre des économistes qui ont signé le texte de Cohen été Piketty se retrouvent d’ailleurs sur un autre texte qui clarifie encore plus le débat. Celui de Michel Aglietta dans lequel 80 d’entre eux demandent « un plan pour sortir de l’impasse économique ». C’est une remise en cause des politiques économiques de la France et de la Commission Européenne qui conduisent « à l’enlisement sans fin dans la crise ». Un texte clairement à l’inverse de la politique de l’offre, marqué par une demande forte adressée à l’Europe de programmes de soutien à l’activité et à l’emploi, et d’une méfiance absolue vis-à-vis des politiques de dérèglementation qui ont fait que « l’Union européenne est devenue le grand malade de l’économie mondiale ». A noter qu’une autre partie des signataires, Eric Heyer, Pascal Lokiec et Dominique Méda ont publié un autre texte intitulé « Une autre voie pour le travail » où ils expliquent à quel point le texte gouvernemental est en retard sur son temps et correspond aux préoccupations de l’OCDE des années 90, et non pas à la réalité du travail aujourd’hui. L’OCDE est d’ailleurs cité par tous les économistes qu’ils soient contre ou pour la loi, les premiers se référant aux travaux de Stephano Scarpetta pour l’OCDE expliquant que la suppression des incertitudes sur les licenciements favorise l’emploi, et les seconds ceux d’Andrea Bassinini et Romain Duval qui disent à peu près l’inverse. Plus troublant : le Conseil d’Analyse Economique, dont la présidente Agnès Bénassy-Quéré et la secrétaire générale Hélène Paris ont signé le texte Aghion, ont tout récemment publié un rapport dont la conclusion est  qu’ « il n’y a pas de corrélation démontrée entre le niveau de protection de l’emploi et le taux de chômage et qu’une protection plus stricte de l’emploi réduit l’emploi ».

Ceux qui évoluent

Philippe Askenazy l’un des tous meilleurs économistes du travail, est lui contre mais il peut devenir pour. Emploiparlonsnet a déjà recensé la plupart de ses travaux et de ses livres. Signataire du texte Cohen-Piketty et de celui d’Aglietta, il a dans son dernier livre « Tous rentiers » défendus des thèses opposées à celles contenues dans la loi Travail. Dans la réécriture du texte, il voit enfin réapparaitre le CDI qu’il avait vu disparaitre dans le premier texte. Augustin Landier, c’est l’inverse, car il voit le texte auquel il était favorable se détricoter lentement et qui fait la lecture exactement inverse : dans le premier il notait un encouragement pour les employeurs à transformer les CDD en CDI et une sécurisation du CDI. Il ne le voit plus après. Un débat Askénazy-Landier pourrait être des plus passionnants et surtout montrer à quel point la réflexion économique en matière d’emploi est ardue !

Ceux qui sont ailleurs

La plus remuante est Diana Filippova. Elle n’est pas économiste, mais elle a fondé Ouishare et rédige une longue tribune où elle essaie de démonter « l’économiscisme » du travail. Elle n’a peut-être pas tout à fait tort.

Jean Pierre Gonguet