Positiver son chômage, est-ce possible?

Le chômage, c’est un enfer pour les uns, une mauvaise passe pour d’autres. Pour certains, c’est un tremplin. Chacun construit des résistances plus ou moins fortes face à une situation de non-emploi, sur la base de son parcours, mais aussi de sa représentation de l’emploi. Comment tirer parti de cette période ?

« Lorsque vous rencontrez quelqu’un, la première chose que l’on vous demande après votre nom, c’est ce que vous faites dans la vie, constate Nicolas, 30 ans. Lorsque vous êtes au chômage vous n’avez plus de fonction apparente ». La honte et la culpabilité d’être au chômage sont deux sentiments fréquents chez les demandeurs d’emploi.

La recherche d’un nouveau travail s’articule autour de multiples incertitudes. Les recruteurs indiquent que vous n’avez pas le bon « profil », le bon âge, le bon diplôme, la bonne expérience ou n’indiquent rien du tout, pas même un refus. Les critères de sélection restent souvent opaques. Insidieusement, l’usure, puis le découragement se développent et rebondir devient de plus en plus difficile.

Le contexte de flexibilisation de l’emploi, fait apparaître le chômage comme une expérience inévitable pour tous les travailleurs. Dans une étude intitulée « Affronter le chômage, parcours, expérience, signification » publiée en 2015, avec le concours de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC), une équipe de sociologues s’est concentrée sur la construction des barrières que les demandeurs d’emplois érigent autour d’eux, pour se protéger de la violence latente de la recherche d’emploi.

Cinq approches

« Nous avons recensé cinq trajectoires sur les façons d’anticiper son avenir et les sorties possibles du chômage », indique Didier Demazière, sociologue au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po) et un des auteurs de l’étude. Certains demandeurs d’emploi s’accrochent au désir de trouver un emploi stable, d’autres se résignent au non-emploi, d’autres encore y superposent une activité informelle, enchaînent petits contrats et chômage ou enfin se focalisent sur la réalisation personnelle et créent leur propre activité.

Pour Sophie Joly, coach de carrière à Toulouse, affronter le chômage c’est d’abord faire le deuil d’un emploi passé, voire d’une certaine image du travail et d’une sécurité. « Les mutations actuelles du monde du travail sont très difficiles à assumer pour les personnes qui ont été longtemps dans un modèle d’emploi stable ou qui ont passé un temps énorme dans la même entreprise », analyse-t-elle.

Un constat aussi dressé par Didier Demazière : selon lui, il existe une vraie différence entre l’approche du chômage par les jeunes et par les travailleurs plus âgés. « Ce que l’on cherche à travers un emploi, c’est une sécurité, affirme-t-il. Les chômeurs, à partir de 50 ans, cherchent un emploi qui leur garantira une sécurité jusqu’à la retraite ». Les jeunes, eux, ont intériorisé le fait de devoir accumuler de nombreux petits contrats avant de se stabiliser professionnellement, pour les plus diplômés.

Occuper ses journées

Alors comment accepter le chômage et ne pas le vivre comme un enfer ? « S’occuper, se créer un rythme, entrecouper la recherche d’emploi, de sport, d’activités en tous genres, voir des amis, pour se donner l’impression d’être normal », répondent les demandeurs d’emploi interrogés. « Ne pas oublier que chacun d’entre nous dispose de talents et les cultiver », rajoute Sophie Joly.

Elle préconise aussi de se former, par les MOOC (cours en ligne) notamment, peu coûteux et certifiants, pour se débarrasser d’un sentiment de stagnation. « On peut aussi utiliser les premiers temps de chômage pour faire un point sur soi, ses envies professionnelles, vérifier que l’emploi que l’on cherche est en adéquation avec ses valeurs », dit-elle. Autrement dit, se donner un objectif et passer du chômage à la « transition de carrière ».

Une démarche plus facile à mener si la période de non-emploi a été choisie et ne s’accompagne pas d’une situation financière critique. A condition aussi de résister à la pression sociale : « Même quand on a choisi de se réorienter, donc qu’on assume d’être au chômage, avoir l’âge de travailler et faire ses courses à 10h le matin, c’est s’attirer des regards un peu critiques », indique Sophie, 29 ans.

A l’opinion d’une société souvent dure à l’égard des chômeurs, s’ajoutent les discours politiques où les mots ont leur importance : on « encourage le retour à l’emploi », au lieu de d’encourager les embauches, on pense « dégressivité des allocations », punissant implicitement le chômeur de n’avoir pas retrouvé un emploi assez vite. Le résultat ? Le sentiment de culpabilité et de dévalorisation s’accroît.

Changer le regard

« Ce discours ambiant rend inaudible ceux pour qui le chômage n’est pas une fatalité (et il y en a): ceux-là doivent disposer de ressources sociales et culturelles très fortes pour ne pas s’épuiser, affirme Didier Demazière. Pour penser le chômage différemment et donc changer le regard que l’on porte sur les demandeurs d’emploi, il faudrait une révolution culturelle ».

Laquelle demanderait d’admettre qu’être au chômage n’est pas être inactif. Que la richesse n’est pas uniquement produite par le travail salarié, mais aussi parfois par d’autres formes d’activité non salariées, mais contributives à la richesse de la société. Et que l’argent nécessaire pour vivre dignement est, au même titre que la santé, un droit universel, à déconnecter du travail.

Des expérimentations de revenu de base universel ont lieu dans plusieurs pays en Europe et même, en Aquitaine. L’idée ? Pourvoir chaque citoyen d’une somme d’argent plus ou moins élevée, inconditionnellement et en remplacement des aides existantes, pour laisser à chacun la liberté d’accepter un travail qui lui plait, sans (trop) tenir compte de la rémunération. Le chômage serait vu comme un temps libre et non plus comme un temps vide. Si les contours d’un tel système sont encore à l’étude, la démarche aurait comme conséquence de renverser la valeur « travail » au profit de celle de l’utilité sociale.

Amandine Ascensio

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