Pourquoi un emploi se crée là et pas ailleurs ?

Discipline récente, la géographie économique de Paul Krugman et Jacques-François Thisse a montré tous les facteurs qui expliquaient pourquoi l’emploi se créait d’abord et surtout dans les grandes agglomérations économiques, les métropoles. Reste à étudier la spécificité croissante des marchés du travail urbains, de moins en moins identiques au marché national.

La discipline est neuve, sa reconnaissance officielle datant de 2008 avec le Nobel d’économie de l’américain Paul Krugman. Mais la combinaison de la géographie et de l’économie, qu’elle soit l’œuvre de géographes ou d’économistes, est certainement aujourd’hui la science la plus efficace pour comprendre les questions de croissance, d’emploi et surtout de localisation de l’emploi : pourquoi un emploi se crée là et pas ailleurs ? L’universitaire belge Jacques-François Thisse est, avec Paul Krugman, l’un des pères de ces méthodes permettant de comprendre la structure spatiale d’une économie. Il a mis à jour deux grands principes. Le premier, comme il le dit lui-même : « si beaucoup d’activités peuvent de nos jours s’implanter presque n’importe où, peu d’entre elles sont disponibles presque partout. La raison est à trouver dans l’existence de rendements d’échelle. On sait depuis longtemps qu’il existe deux types de rendements d’échelle ». Il y a bien évidemment les rendements d’échelle internes aux entreprises, identifiés depuis longtemps, mais il y aussi, moins évidents mais tout aussi importants, les « rendements externes », c’est-à-dire la manière dont une entreprise va bénéficier d’avantages locaux pour améliorer sa productivité. Une entreprise privée ou publique (c’est le cas des hôpitaux par exemple) est plus rentable à un endroit qu’à un autre, dans une ville qu’une autre et surtout dans une agglomération économique plutôt qu’une autre.

La proximité géographique, facteur majeur de développement commercial

Le second principe de l’économie géographique est ainsi énoncé par Jacques-François Thisse : « tout dépend de tout, mais ce qui se passe près de nous est souvent plus important que ce qui se passe loin de nous ». En économie, « tout dépend de tout », c’est classique. En revanche, la notion de distance l’est moins. Dit rapidement : « en moyenne – j’insiste sur le mot « moyenne » –, lorsque l’on double la distance entre deux pays, on diminue le volume de commerce entre ces deux pays par deux ». Mis à part quelques cas relativement rares, les pays font prioritairement du commerce avec leurs pays voisins et la proximité géographique est un facteur essentiel d’échanges, donc de croissance et d’emploi. Clairement, les entreprises tirent un avantage considérable de leur bonne implantation géographique. Et l’endroit idéal pour s’implanter est forcément celui où les infrastructures (de transports et de logistique en particulier) sont les plus efficaces, celles où les services pointus aux entreprises sont présents (par exemple, seuls Paris, Londres et Francfort offrent tous les services juridiques nécessaires au commerce avec la Chine et l’Asie), celles où le marché du travail est le plus vaste et qualifié (donc Paris plutôt que Clermont Ferrand ou Roanne) ou celles où les communications et discussions sont les plus faciles : « lorsque l’on nous demande ce que nous connaissons, nous répondons que nous connaissons A, B et C. Si nous sommes dans un contexte particulier dans lequel il est vraiment nécessaire de mobiliser tout ce que l’on sait, on va se rappeler que l’on connaît également D, puis E et F, même si D, E et F ne nous viennent pas spontanément à l’esprit. En fonction de ce phénomène va faire que les travailleurs, au sens large, vont être confrontés à ce que l’on appelle les effets de débordements, en faisant profiter les autres des connaissances que chacun d’entre eux possède… Même à l’ère d’Internet, la discussion directe reste nettement préférable à tout message que l’on peut envoyer au travers des canaux digitaux, en tout cas lorsqu’il s’agit d’un sujet un peu compliqué. »

Les coûts externes de l’accès au travail priment

Jacques-François Thisse peut ainsi donner toutes les raisons qui expliquent que certaines agglomérations économiques sont plus efficaces que d’autres et que les entreprises publiques et privées s’y implantent et créent de l’emploi. Dès lors le problème devient, pour le travailleur, celui de la mobilité, du coût et du temps de transport. La géographie économique, même si cela pouvait paraître de bon sens, a démontré l’interdépendance entre marchés locaux du travail, offre de transport et marchés du logement. La géographie économique a donc montré que l’emploi se crée très majoritairement dans les agglomérations, mais elle pose surtout la question de l’efficacité des marchés du travail urbains de plus en plus complexes. Le meilleur exemple en est la formation des salaires : ce n’est plus le coût du travail qui est seul pris en compte mais l’appréciation qu’ont les entreprises et les salariés des coûts externes de l’accès à ce travail (logement, transports, aménités diverses…). Le salaire ne se calcule pas de la même manière à Paris et à Roanne, il dépend de plus en plus d’une appréciation des difficultés. Et les marchés locaux étant de plus en plus particuliers et non réductibles au fonctionnement du marché du travail national, Jacques-François Thisse estime que « si, bien entendu, il nous faut des politiques macro-économiques, il nous faut également des politiques du travail menées au niveau local, car le marché du travail à Paris n’est pas celui d’une ville moyenne... Le logement à Limoges coûte beaucoup moins cher qu’à Paris, le coût de déplacement domicile-travail est également beaucoup plus faible. » Cette étude de la différenciation des marchés du travail est l’un des grands enjeux de la géographie économique pour les années à venir.

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