3 - 2016, La grande prudence des analystes français

Et si on ne savait rien ? Les économistes français, ni techno-pessimistes, ni techno-béats, estiment majoritairement qu’un « emploi automatisable » n’est pas forcément un emploi détruit. L’adaptabilité des hommes et des organisations est en effet très forte.

Un emploi n’est pas nécessairement remplacé par une machine dès lors qu’il peut techniquement l’être. C’est sur ce postulat de bon sens que Nicolas Le Ru, économiste à France Stratégie, fonde la note sur les effets de l’automatisation sur l’emploi (juillet 2016). Ce document est d’ailleurs titré « ce qu’on sait et ce qu’on ignore » (1). Et ce que l’on ignore est peut-être plus important que ce que l’on sait. Pour Nicolas Le Ru, la grande faille des premières études sur les effets de la robotisation est qu’elles « considéraient comme automatisables des métiers qui pourtant nécessitent fréquemment de travailler en équipe ou en relation directe avec les clients, tâches qui — à ce jour — ne peuvent être aisément confiées à des robots ». Les meilleurs exemples sont ceux des vendeurs ou des comptables qui, à eux seuls, concentrent près de 5 % des emplois aux États-Unis.

Finalement, pas besoin des méthodes ultrasophistiquées des chercheurs américains pour avoir un éclairage utile sur le risque d’automatisation des emplois. Si, en s’appuyant sur les données DARES et INSEE, Le Ru arrive à peu près aux mêmes conclusions que Frey et Osborne en montrant que 40% des emplois français seraient automatisables, il précise que ces enquêtes sont fondées sur du déclaratif : ce sont les travailleurs eux-mêmes qui évaluent le caractère répétitif des tâches qu’ils effectuent. En se fondant sur une approche de l’Américain David Autor (2), il différencie les emplois qui répondent à une demande extérieure (clients, public) de ceux pour lesquels il suffit d’appliquer strictement des consignes.  Le fait d’avoir un rythme de travail imposé par une demande extérieure et de ne pas avoir de consignes strictes à respecter définit donc si l’emploi est automatisable ou non.

La formidable transformation des métiers

Sur cette base, il réduit à 15% la part des emplois salariés automatisables en France et s’aperçoit que le nombre d’emplois peu automatisables est en progression constante : « leur nombre a augmenté de 33 % en quinze ans, passant de 6,9 millions en 1998 à 9,1 millions en 2013 », écrit-il. Et il ajoute : « dans le même temps, on compte 200 000 emplois automatisables de moins qu’en 1998 ». Si cette évolution illustre la désindustrialisation de notre pays, elle révèle également une transformation et une adaptation des métiers aux enjeux actuels. Les métiers de la banque sont pour Nicolas Le Ru un cas d’école : 61 % des employés déclarent aujourd’hui occuper un emploi nécessitant une réponse immédiate à une demande extérieure et ne les contraignant pas toujours à appliquer des consignes ; ils étaient 35 % en 2005. Tout cela rend les prévisions très aléatoires, selon France Stratégie, qui cite d’ailleurs quelques exemples de ces retournements inattendus en matière d’emploi, des banques à l’informatique.

« On sait que l’on ne sait rien… »

Même prudence au Conseil d’Orientation de l’Emploi (COE), dont l’étude « Automatisation, numérisation et emploi » parue en janvier 2017,  montre que moins de 10 % des emplois existants présentent un cumul de vulnérabilités susceptibles de menacer leur existence dans un contexte d’automatisation et de numérisation (3). Le COE ajoute néanmoins que la moitié des emplois existants est susceptible d’évoluer dans leur contenu, de façon significative à très importante, et que le progrès technologique continuerait à favoriser l’emploi qualifié et très qualifié. Même antienne au COE qu’à France Stratégie ou à l’OCDE : on sait que l’on ne sait rien, ou peu de choses, et l’on se garde d’endosser un point de vue résolument « techno-optimistes » ou « techno-pessimistes ».

D’ailleurs, même du côté des « techno-optimistes » français on évite de faire des prévisions. Gilles Babinet, multi-entrepreneur et « digital champion » de la France auprès de la Commission Européenne, vient par exemple de produire une longue analyse sur la question de la productivité et de l’emploi dans le contexte de la révolution digitale où il se garde bien de livrer des conclusions chiffrées en matière d’emploi.

La Tribune Hebdo n°208 et 209 des 13 et 2o avril 2017 http://www.latribune.fr/hebdomadaire/hebdomadaire.html

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