"Toutes les métropoles et leurs couronnes n’ont pas les mêmes dynamiques"

Entretien avec Frédéric Lainé, statisticien à Pôle emploi
Il a réalisé la note de France Stratégie sur les dynamiques territoriales de l’emploi dans laquelle il confirme la réalité de l’effet métropolitain sur la dynamique de l’emploi, mais montre également que toutes les métropoles et leurs couronnes n’ont pas les mêmes dynamiques.

La quasi-totalité des études économiques montrent qu’au moins 8 emplois sur 10 se créent aujourd’hui dans les métropoles et, semble-t-il, de plus en plus au cœur même de celles-ci. Les données statistiques confirment-elles ces conclusions ?

Frédéric Lainé : Oui, mais je ne suis pas forcément d’accord avec le fait que les emplois se créent d’abord au cœur des métropoles. En valeur absolue, c’est à peu près certain. En valeur relative, il faut nuancer. Le volume d’emplois étant en effet toujours plus important dans les métropoles, s’il se crée une dynamique de l’emploi, le centre va bien évidemment continuer à l’emporter. Mais dès que l’on raisonne en pourcentage, ce sont les couronnes qui l’emportent. Le nombre d’emplois y est plus faible, mais la progression plus importante.

Ce phénomène est-il identique dans toutes les métropoles ?

FL : La dynamique est globalement forte, mais le bloc des métropoles est assez disparate, en fait. On le voit dans toutes les données : Lille est un peu à la traîne, Nice également, Marseille un peu moins.

Comment peut-on l’expliquer ?

FL. Il n’y a pas de hiérarchie nette dans les explications, certainement parce que l’on manque encore de travaux robustes sur cette question. Il y a d’abord le phénomène régional. Il est assez difficile de dissocier les dynamiques régionales et métropolitaines. Après, il y a une divergence. Rennes est-elle dynamique parce que la Bretagne est dynamique et Lille l’est-elle moins parce que les Hauts-de-France le sont moins ?  On peut en débattre, mais Lille est par exemple toujours plus dynamique que les Hauts-de-France, et il y a un fait métropolitain qui ne se résume pas au contexte régional. C’est vrai partout, sauf peut-être en PACA qui reste un cas particulier : toute la région étant urbanisée, le fait métropolitain et le fait régional ne se dissocient pas.

La taille du marché de l’emploi est-elle déterminante ?

FL : C’est la deuxième raison, l’effet structurel. L’emploi se développe là où il est déjà présent. On peut clairement dire que les métropoles bénéficient d’un effet de structure très important et qu’il est beaucoup plus prégnant aujourd’hui qu’il y a 30 ou 40 ans lorsque l’emploi des ouvriers et des cadres évoluait de manière parallèle. Aujourd’hui, l’emploi cadre, l’emploi intermédiaire et qualifié augmente beaucoup plus fortement dans les métropoles. D’ailleurs, il est intéressant de noter que les statistiques ne montrent pas en France cette bipolarisation des emplois que d’autres métropoles en particulier américaines semblent connaître, avec d’un côté des emplois hyper qualifiés et rémunérateurs et de l’autre des emplois de services peu qualifiés. Pour l’instant, rien ne montre en France cet écrasement des catégories intermédiaires.

Mais vous confirmez l’effet du marché du travail dans les métropoles ?

FL : Bien sûr. La taille des agglomérations urbaines permet que s’installent des marchés professionnels qui ne peuvent pas exister dans des territoires peu denses. C’est la condition de la mobilité pour des métiers où l’on change souvent d’entreprise. Le marché du travail urbain est favorable au changement.

Ce fait métropolitain est-il désormais acquis, les emplois vont-ils se développer essentiellement dans les métropoles ?

FL : Les effets d’agglomération n’ont pas toujours existé et rien ne dit qu’ils existeront toujours. Certaines périodes sont plus favorables que d’autres à leur développement. Nous en connaissons une en ce moment. Mais personne ne peut vraiment affirmer qu’elles continueront à coup sûr. Pour l’instant, les travaux de recherche économique sont très axés sur ces effets d’agglomération. En revanche, on travaille peu sur la division spatiale du travail. Rien ne dit que certains emplois aient vocation à être dans les métropoles pour toujours. Surtout en France, pays très peu déconcentré où des emplois s’exercent dans le cœur des grandes métropoles alors qu’ils pourraient parfaitement être exercés ailleurs. Le meilleur exemple, c’est le tertiaire administratif : rien n’interdit que certaines villes se spécialisent dans ce type d’emplois. La plupart des emplois moyennement qualifiés, des back offices des grandes entreprises aux centres d’appel peuvent se localiser n’importe où. Rien n’interdit non plus de penser que des changements de modèle économique avec, par exemple, le développement possible des circuits courts n’aillent pas aussi dans ce sens.

L’idée actuellement admise est celle de la théorie du ruissellement. Plus les métropoles seront encouragées à produire de la richesse, plus les territoires non métropolitains en bénéficieront. Les statistiques la confirment- elle ?

FL : Effectivement, on commence à l’observer, mais il n’y a pas beaucoup d’études spécifiques sur le sujet. J’ai essayé de le voir avec le travail effectué pour France Stratégie en mesurant jusqu’à 80 ou 100 kilomètres du cœur des métropoles. Les conclusions sont un peu frustes, mais la plus importante est qu’il n’y a pas de règle générale. On a pu vérifier que ce ruissellement existait pour des métropoles comme Nantes ou Rennes, pas forcément pour d’autres. Mais il est encore difficile de mesurer : est-ce que Saint-Étienne bénéficie de la dynamique lyonnaise ou la ville n’a-t-elle pas sa propre dynamique ? De même, peut-on réduire la Vendée, qui a une identité forte et des réseaux existants, à la dynamique de Nantes ? Tout le monde a besoin d’études complémentaires, autrement on ne saura jamais ce qu’Albi doit à Toulouse ou Bourgoin à Lyon. Tout n’est pas dans l’effet de connexion, il serait assez important de lancer des recherches sur ces questions. De même qu’il serait tout aussi utile de lancer des études sur le non-salariat pour savoir s’il augmente plus fortement sur certains territoires que d’autres et pourquoi.