2 - 2016, les économistes américains révisent leurs calculs

Après la panique, la réflexion. Depuis l’année dernière, les économistes dans la foulée des travaux de l’OCDE et, aussi, du MIT commencent à nuancer leurs prévisions. Mais tous prennent conscience de la faiblesse des outils statistiques pour mesurer l’impact du progrès.

Erik Brynjolfsson est économiste au MIT. Il y dirige le laboratoire sur l’économie digitale et il a publié en 2014 avec Andrew Mc Afee le best-seller sur la digitalisation de l’économie « Le deuxième âge de la machine » (1). Ils ne s’aventurent pas sur le terrain de l’emploi et de la destruction d’emplois, ils ne prétendent pas que la robotisation et la digitalisation de l’économie créeront plus d’emplois qu’elles n’en détruiront (ils en doutent même assez fortement) et s’ils se placent résolument du côté optimiste de la force (le numérique est, et sera, de plus en plus bénéfique pour l’économie), leurs travaux montrent que la technologie est tout de même un facteur déterminant de l’accroissement des inégalités. « C'est leur diffusion qui explique en grande partie ce phénomène de reprise économique sans création d'emplois qui s'accentue à chaque cycle depuis les années 90. De fait, les emplois qui di­minuent le plus rapidement d'une reprise à l'autre sont ceux dédiés aux tâches routinières, qu'elles soient cognitives ou manuelles : caissiers, guichetiers, employés de bureau, maçons, façonniers. Aux Etats-Unis, ces jobs ont chuté de 5,6% entre 1981 et 1991, puis de 6,6% entre 1991 et 2001, et encore de 11% entre 2001 et 2011. En revanche, les emplois non routiniers ont continué à croître au cours de ces trois décennies » (2).

Les relations homme-machine changent de nature

Leur théorie est que les relations homme-machine viennent de changer de nature. Ils prennent pour l’expliquer la célèbre théorie de l’échiquier : si l’on met un grain de riz sur la première case et que l’on double chaque fois le nombre de grains dans la case d’à côté, on obtient un chiffre faramineux sur la dernière case : l’équivalent de la production de blé de la planète pendant 1000 ans. Pour Brynjolfsson et Mc Afee, l’humanité vient seulement de passer dans la deuxième moitié de l’échiquier. Nul n’imaginait des voitures sans chauffeur il y a dix ans, nul n’imagine ce dont seront capables les machines dans 10 ans. Et c’est la raison pour laquelle les prévisions des économistes sont, selon eux, à prendre avec de très longues pincettes. Tout simplement parce ce que l’on n’a pas encore les outils conceptuels et statistiques pour calculer. La conférence Ted d’Erik Brynjolfsson sur le progrès technologique et la croissance a été vue 1,3 million de fois et elle est passionnante (3 avec sous titres français).

Se donner les outils conceptuels pour mieux appréhender l’avenir

Erik Brynjolfsson vient d’ailleurs de publier pour l’Académie Nationale des Sciences un rapport ou, avec quelques-uns des économistes les plus pointus sur la question digitale, il essaie de mettre en place des méthodes pour analyser et comprendre la transformation en cours. « Nous sommes en train de voler à l’aveugle, estime-t-il, et nous n’avons quasiment aucune donnée fiable pour comprendre le futur du travail, donc quasiment aucune possibilité de politiques publiques pour agir sur les conséquences des technologies sur l’emploi ». Avec Tom Mitchell de la Carnegie Mellon University, il montre que les changements technologiques bouleversent les calculs de productivité et le marché du travail, accroissent les inégalités de revenus et changent la nature même du travail.  Or, écrivent-ils, « l’ironie de notre âge de l'information est que malgré le flot de données en ligne, les décideurs manquent bien trop souvent des informations pertinentes dont ils ont besoin". Et sur le travail c’est évident.

Des risques différents selon les pays

L’OCDE avait déjà bien compris le message et publié des 2016 une étude sur « Les risques de l’automatisation sur l’emploi dans les pays de l’OCDE » (4). Les trois auteurs Melanie Arntz, Terry Gregory et Ulrich Zierahn estiment qu’il est « peu probable que l’automatisation et la digitalisation détruisent un grand nombre d’emplois ». Pour eux, dans les 21 pays de l’OCDE, seuls 9% des emplois sont « automatisables ». Et, précisent-ils, un emploi à risque n’est pas forcément un emploi condamné. Ainsi les risques frappent de manière relativement différente selon les pays (6% d’emplois automatisables en Corée contre 12% en Autriche par exemple) en fonction de leur organisation du travail, leurs stratégies d’investissement et le niveau de formation des travailleurs.

Trois raisons qui expliquent les erreurs d’anticipation

Selon eux, les anticipations sont relativement fausses pour trois raisons : la première est que l’utilisation des nouvelles technologies est un processus plus long et complexe que le supposent beaucoup, ne serait-ce qu’à cause de certaines barrières économiques, légales ou fiscales. La seconde est que les travailleurs peuvent s’adapter, et s’adaptent, au progrès technologique et que les politiques de formation jouent. La troisième est que l’automatisation crée de nouveaux emplois. La question essentielle pour eux, ce sont les politiques d’ajustement pour les travailleurs peu qualifiés.

Différencier les métiers et les tâches

Le débat porte en fait sur un certain monolithisme de pensée de certains économistes américains. L’OCDE leur reproche de ne pas voir que tous les travailleurs faisant théoriquement le même métier alors qu’ils ne réalisent pas forcément les mêmes tâches. Surtout, lorsqu’on analyse ce qu’ils font précisément, ce qu’a effectué l’OCDE, on se rend compte qu’ils exécutent beaucoup de tâches non automatisables. L’OCDE considère qu’un emploi est automatisable si plus de 70% des tâches qu’il implique le sont. Et dans ce cas-là, il n’y en a plus que 9%... contre les 47% du MIT.

L’OCDE n’a pas été la seule organisation à se battre contre les excès de pessimisme des années 2013 – 2014. Le World Economic Forum (Davos) a publié un rapport en janvier 2016 (5) estimant que 5 millions d’emplois allaient disparaitre d’ici 2025 (pour 1,9 milliard d’emplois étudiés) et que les nouvelles technologies n’étaient qu’une des raisons de cette chute. Le Forum Economique est même plus inquiet de la chute des emplois salariés au profit des freelances que des conséquences de l’automatisation sur l’emploi.

(1) Le Deuxième Âge de la machine. Travail et prospérité à l’heure de la révolution technologique. Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee. Odile Jacob. 24,90 €

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