1 - 2013, l’année des (très) pessimistes prévisions

Au début de la décennie, la plupart des économistes américains, du MIT essentiellement, et quelques grands cabinets conseils anglo-saxons ont livré des études et analyses très noires sur l’avenir de l’emploi avec la digitalisation du monde et la robotisation de l’industrie. Tour d’horizon des visions quelque peu pessimistes…

« Ce n’est même pas sur notre écran radar ! ». Ce fut la réponse de Steve Mnuchin, le secrétaire d’Etat au Trésor américain lorsque, le 24 mars 2017, on a lui a demandé l’avis de son administration sur la possible destruction d’emplois engendrée par la robotisation de l’industrie et des services. Il a même ajouté que le problème « ne se poserait pas avant 50 ou 100 ans » !

Trois jours après, Daron Acemoglu et Pascual Restrepo, deux économistes respectivement du MIT et de l’université de Boston, publiaient une étude sur la même question (1), qui s’est retrouvée rapidement à la une de toute la presse économique américaine (2). Les deux économistes ont analysé l’impact des robots sur les territoires où ils avaient été implantés depuis 1990. La plus grande partie d’entre eux (39%) ont été installés dans l’industrie automobile, dans l’électronique (19%) ainsi que la métallurgie et la chimie (9% chacune). Dans toutes les zones d’emploi concernées, Acemoglu et Restrepo ont mis en évidence qu’entre 1990 et 2007, «l’emploi et les salaires avaient décliné de manière forte et, en tout cas, beaucoup plus forte que dans les autres zones d’emploi industriel non concernés par la robotisation ». Ils en sont arrivés à une première conclusion : un robot supplémentaire dans une zone de 1000 travailleurs fait baisser l’emploi de 0,34% sur la zone. Autrement dit, selon eux, chaque robot supplémentaire prend le travail de 5,6 travailleurs dans la zone concernée. Et dans certaines zones mono-industrielles, il prend le travail de 6,2 personnes. Du coup, deuxième conclusion : sur cette tendance, dans une industrie américaine qui devrait selon les prévisions quadrupler son nombre de robots de 2015 à 2025, ce seront entre 4 et 6 millions d’emplois qui seront détruits sur la période. Soit une baisse de l’emploi d’1,76% accompagnée d’une baisse des salaires comprise entre 1,3 et 2,6%.

L’analyse était d’autant plus étonnante qu’Acemoglu et Restrepo étaient connus depuis longtemps pour leurs travaux plutôt optimistes sur l’impact des nouvelles technologies sur l’emploi. Ils ont même publié en mai 2016 une étude pour le MIT où ils ne décrivaient que des effets marginaux sur l’emploi (3), ironisant sur ceux qui prédisaient la fin du travail avec l’avènement des nouvelles technologies, allant jusqu’à égratigner la statue du Commandeur, John Maynard Keynes. Sauf que cet article était, disent les deux économistes, un article… et que, depuis, ils se sont confrontés aux données du terrain. Et là, les deux économistes se sont aperçus par exemple que dans des zones comme celles de Detroit, où l’industrie automobile est devenue le plus gros consommateur de robots des Etats Unis, si un robot n’y tue encore « que » trois emplois, très peu d’emplois issus des nouvelles technologies s’y créent. Ils sont ainsi particulièrement inquiets sur l’avenir de la Rust Belt, la fameuse « ceinture de rouille » qui, de Chicago à Buffalo en passant par Detroit et Pittsburgh, a été le cœur industriel de l’Amérique. Les robots détruisent l’emploi sur ce territoire, les nouvelles technologies les créent ailleurs.

47 % des emplois américains menacés par la « robolution »

David Autor, également économiste au MIT, a indiqué que cette étude ne clôt en aucun cas la question, mais il apporte de l’eau au moulin des sceptiques. Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, par exemple, avaient dès 2013 estimé que la révolution des robots, autrement appelée  la « robolution », pouvait toucher 47% des emplois américains (4).

L’année suivante, en octobre 2014, c’est le cabinet Roland Berger qui renchérissait. Dans un document « Les classes moyennes face à la transformation digitale », ils affirmaient que « la vague de transformation digitale à l’œuvre depuis les années 2000 pourrait être aux cols blancs, dans la décennie à venir, ce que la mondialisation et l’automatisation industrielle ont été aux cols bleus dans les années 1980-1990 » (5). Cette étude, française cette fois, montrait que 42% des emplois en France étaient automatisables et que toutes les catégories d’emploi étaient visées, puisqu’aux robots de l’industrie qui concurrençaient principalement les ouvriers, il fallait dorénavant ajouter les technologies numériques, le Big Data et les « machines apprenantes » (l’Intelligence Artificielle) qui allaient toucher tout le monde, de l’avocat au cadre de la banque.

Bien sûr, comme leurs collègues américains, les économistes de Roland Berger prévenaient qu’ils essayaient de mesurer un risque et tout le potentiel d’automatisation n’était pas appelé à se réaliser. Ne serait-ce que parce ce qu’aucune étude ne pouvait prendre en compte les arbitrages économiques des entreprises ou du législateur. Il n’empêche, « la réalisation d’une fraction limitée de cette tendance pourrait représenter un nombre d’emplois considérable » et, pour Roland Berger, l’estimation minimale, la « projection raisonnable » sur la base des projections d’emplois de la DARES, ce sont 3 millions d’emplois qui sont quasi condamnés d’ici 2025.

Un colossal potentiel de déstabilisation de l’économie

Roland Berger a donc retravaillé les prévisions 2010-2015 de la DARES à la lumière de l’impact des nouvelles technologies. Là où le ministère du Travail prévoyait, comme dans la santé l’éducation et la culture, 4 578 000 personnes, Roland Berger n’en voyait que 4 337 000. Dans les services aux entreprises 500 000 de moins que les 4,5 millions prévus et 700 000 de moins que les 4,25 millions prévus dans les commerces, hôtellerie et restauration. Résultat : face au ministère, qui prévoit 27 149 000 emplois en France en 2025, ils en annoncent 24 131 000 millions à cause de la seule digitalisation/robotisation de l’économie.

Deux ans après, en décembre 2016, c’était au tour du cabinet McKinsey de produire une étude sur le sujet. James Manyika, le directeur de l’institut McKinsey explique avoir calculé qu’au niveau mondial les technologies numériques et la robotisation « pourraient toucher 50% de l’économie mondiale soit 1,2 milliard de travailleurs représentant une masse salariale de 146 000 milliards de dollars » (6). Un potentiel de déstabilisation de l’économie assez impressionnant. D’autant plus que la moitié des emplois touchés le seront dans seulement 4 pays : la Chine, l’Inde, le Japon et les Etats Unis.

 

(1) « Evidence robots are winning the race for American jobs» Daron Acemoglu et Pascual Restrepo

Tags Associés

Restons Connectés

Qui sommes-nous ?

Qui sommes-nous ?