Et si les Digital Natives n’étaient qu’un mythe ?

La recherche universitaire commence à se pencher sur les générations X et Y. Les entreprises comme les politiques ont trop fantasmé sur cette génération numérique et, du coup, faute de réflexion ont de la peine à les intégrer dans le monde du travail. 

Et si les Digital Natives n’étaient pas ceux que l’on croit ? Et si après s’être fait une grande peur, les politiques et les chefs d’entreprise prenaient la juste mesure de cette génération X ou Y, ces fameux natifs digitaux, censés révolutionner l'entreprise et l’économie par le numérique ? Et qu’ils redescendaient un peu sur terre ? Une série d’articles universitaires dans The Conversation vient de faire le point et d’instiller quelques doutes, en essayant de séparer le bon grain de l’ivraie, le mythe de la réalité. Pour la sociologue des medias, Divina Frau Meigs, l’opposition entre d’un côté les digital natives, ces jeunes nés après 1980 présentés comme « des indigènes du numérique de par leurs usages » et qui auraient une façon de traiter l’information radicalement différente de celles de la génération des « immigrants du numérique » (les vieux machins nés avant) n’a pas autant de sens que l’on veut bien le faire croire. Elle estime même qu’on est dans le mythe, dans le mythe américain pur : « C’est un mythe des origines, tellurique, installé dans le vécu américain de la frontière (se lancer dans le futur, l’inconnu) et de l’immigration (laisser le patrimoine derrière soi). C’est aussi un mythe des fins, millénariste, apparu au tournant du nouveau siècle, alors que les États-Unis vivaient une série de crises qui allaient culminer avec le 11 septembre ».

Elle poursuit en expliquant que « la cristallisation du mythe vient du sentiment d’une modernisation très rapide, donnant naissance à ce que le sociologue allemand Ulrich Beck appelle « une société du risque », qui se préoccupe non plus de la sécurité des individus par rapport aux seules forces de la nature, mais par rapport aux forces du développement technologique ». Ce mythe personne n’est allé vraiment l’interroger. Au contraire même, les media s’en donnant à cœur joie avec un déclencheur l’événement déclencheur l’article d’un enseignant qui « entérine le ressenti d’une génération d’éducateurs confrontés au phénomène de l’Internet dans sa poussée commerciale à la fois dans les foyers et à l’école, suscitant des usages inédits auprès d’une population de jeunes (natifs) en rupture ». Et après, on déroule sans s’interroger, brassant peur de la technologie, new age et simplisme pour aboutir au programme STEM soutenu par Barak Obama, «  qui offre un socle commun de connaissances et de compétences intégrées et non plus séparées entre Sciences, Technologie, Ingénierie et Mathématiques, pour répondre aux besoins économiques et industriels du XXIe siècle. STEM est porté par la National Science Foundation et fait même partie des critères d’éligibilité à l’immigration aux États-Unis. STEM fait tache d’huile et est adopté dans nombre de pays, fidèle en cela à la gestion du risque des sociétés en voie d’internationalisation par le réseau des réseaux ». On s’est fait peur, on a changé les règles et il n’y a plus de retour en arrière possible !

L’analyse de Davina Frau Meigs est lumineuse et il faut la compléter avec celle de Benoit Meyronin, professeur l’école de management de Grenoble sur la manière dont les générations X et Y interrogent réellement l’entreprise(2). Et là aussi c’est la grande prudence. D’abord parce que leurs travaux montrent que « les jeunes générations sont elles-mêmes assez critiques et plutôt lucides sur leurs usages du numérique » et même qu’elles « abordent la question du digital avec un certain recul dès lors qu’elles poursuivent des études supérieures ». Ces digital natives sont en train de « comprendre que « leur » monde ne représente qu’une partie de la réalité économique et qu’ils trouveront principalement à exercer leurs talents dans des entreprises qui ne relèvent pas de l’économie numérique – ou du moins pas encore, ou pas directement ». La mythologie construite autour de la Silicon Valley, de ses marques totémiques et de ses entrepreneurs emblématiques leur a un peu occulté la réalité économique et que le monde du travail « n’est pas fait que de salles de sport et de baby-foot, où il est « cool » d’arriver en milieu de matinée ».

Ensuite parce que les digital natives ne sont pas plus « multitâches » que les leurs parents ou grand parents. Avec ce paradoxe étonnant mesuré dans le cadre des travaux de l’école de management : « lorsqu’ils n’ont pas l’usage d’un PC, les étudiants obtiennent des résultats nettement supérieurs à l’évaluation du TD. Il convient donc de les aider à prendre conscience de cela et de la fatigue qu’entraîne chez eux le fait de se croire plus agiles qu’ils ne le sont ». Il faut donc sortir des mythes et des clichés, ni les dénigrer (« ils sont incapables de se concentrer ! » ; « ils ne sont pas engagés dans le travail ! »), ni les surestimer (cette « présomption de compétences » relative à leurs pratiques du digital qui en feraient des champions présumés de la question). 

La démythification est en cours. Un article du Monde montre d’ailleurs à quel degré de malentendu sont arrivées les entreprises face « aux attentes des jeunes générations au travail qu’elles jugent trop élevées » et comment ces entreprises sourdes aux demandes préfèrent enfermer ces jeunes dans des stéréotypes, plutôt que d’essayer de les intégrer.

Jean Pierre Gonguet

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