Formation, numérique et lien social

Emploi et formation des jeunes. Stratégie numérique et politique sociale de L’Oréal. Lien social et philosophie. Revue des Idées n°20.

Le Monde a organisé un colloque sur l’emploi des jeunes au cours duquel a été discutée la nécessité de réformer fortement le système de formation français et de l’orienter sur les jeunes peu ou pas qualifiés. L’économiste Natacha Valla, estime ainsi que « les réformes juridiques ou fiscales du «  monde du travail  » resteront inefficaces si la formation n’est pas au rendez-vous. La réforme structurelle majeure à mener sur le marché de l’emploi, c’est la formation, initiale et professionnelle. L’apprentissage est délaissé et stigmatisé dans notre pays, ce qui prive l’économie française d’un moyen imparable pour permettre aux jeunes d’être en position de force lors de leur entrée sur le marché du travail. De même, la formation professionnelle souffre d’une gouvernance complexe, les contrôles de qualité y sont inexistants, il y a des gaspillages de fonds publics… ce blocage pose une question plus profonde encore d’équilibre et de stabilité sociale, prégnante aujourd’hui… notre code du travail génère une dualité insiders-outsiders qui inhibe la création d’emplois – et donc induit des goulets d’étranglement pour les nouveaux entrants sur le marché. Les Italiens ont compris que la simplification et l’harmonisation des contrats de travail, avec l’acquisition de droits progressifs sur la base d’un CDI plus flexible, pouvaient être un pas en avant. » La question ensuite pour les économistes est de savoir si, bonne formation ou pas, le nombre d’emplois offerts aux jeunes est suffisant. Benjamin Coriat et Sabina Issehnane pensent que la vision du chômage des jeunes non qualifiés reposant sur l’idée que tout tient à un problème d’appariement entre besoins des entreprises et qualification des jeunes « ne résiste pas à l’analyse », le chômage des jeunes tenant d’abord à la rareté de l’emploi offert. Mais sur le fond ils sont également d’accord pour estimer que la formation initiale, en particulier dans l’apprentissage, est très mal ciblée, l’écart des taux de chômage entre diplômés et non diplômés n’ayant jamais été aussi grand, selon Denis Ferrand.

Jean-Paul Agon, le PDG de l’Oréal, explique dans un entretien aux Echos comment le numérique va changer les produits et les métiers de l’entreprise. Dans la Silicon Valley, « l'économie est en train de se réinventer… On a vu Apple, Facebook et Google, puis Airbnb et Uber, mais derrière il y aura d'autres acteurs de l'innovation... Nous sommes en train de vivre une nouvelle révolution industrielle, dont ce n'est que le début. C'est une opportunité. A condition de s'adapter… Il faut savoir se réinventer, créer des produits autrement, écouter nos clients, via les réseaux sociaux, afin de percevoir de nouvelles attentes. ... Même dans notre univers du « mass market », nous devons construire des relations personnelles et directes avec nos consommateurs. Ce qui était inimaginable auparavant. Jusqu'à présent, nous avions l'habitude de vendre un produit. Nous allons vendre des services ». Selon lui, « L'Oréal a l'avantage de ne pas être une grande entreprise bureaucratique… mais une entreprise globale qui a pour principe de donner beaucoup d'autonomie à ses équipes. Notre culture est plus compatible avec la révolution digitale que celle de grands groupes focalisés sur les process internes. … Chaque année, nous embauchons de 14.000 à 15.000 personnes... La France, c'est 8 % de nos revenus, mais 15 % de nos effectifs et 65 % de notre R&D. Notre challenge, au sommet du groupe, c'est plutôt de continuer à nous internationaliser. On l'a fait en commençant à être plus européens, mais il faudra aller plus loin. Les prochains patrons de L'Oréal seront à Paris, mais ils seront peut-être chinois ou indien. L'Oréal c'est une école de la méritocratie et il faut que ceux qui dirigent le groupe puissent venir de n'importe où dans le monde ».

Et si L'Oréal reste très français, il veut « en faire un atout. « Prenez l'exemple du programme Share & Care que nous avons lancé avec une idée simple : les salariés français bénéficient d'avantages sociaux importants. Mais, si nous voulons être une vraie entreprise globale, nous devons traiter aussi bien tous nos salariés partout dans le monde. On n'ira pas jusqu'à exporter le concept des 35 heures, mais, sur la couverture maladie, les congés maternité ou d'autres sujets sociaux, nous voulons proposer à tous nos salariés les mêmes « avantages ». J'ai été surpris de constater que nous étions la première entreprise au monde à avoir une telle démarche. D'ici à la fin de l'année, toutes nos filiales l'auront réalisée ».

Franck Fischbach est philosophe et vient de publier « le sens du social» (Lux Humanités), où il tente une définition philosophique du social et où surtout il montre comment le travail est essentiel pour le lien social et comment le collectif, la démocratie ne sont rien sans ce lien. « Son idée centrale, écrit Robert Maggiori, tient à la revalorisation du travail, entendu non comme « prestation portée au marché », mais à la fois comme « activité toujours incarnée par des individus vivants » et « activité porteuse en elle-même d’une norme sociale par excellence, la norme de la coopération. » 

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