Revue des idées N°29 - Intelligence artificielle et emploi, jusqu’à présent tout va bien…

La revue des idées revient sur la question du lien entre intelligence artificielle et emploi. Créera-t-elle autant d'emplois qu'elle n'en détruit ? Les analyses sont partagées sur le sujet et les outils de mesure insuffisants.

Intelligence artificielle et emploi, jusqu’à présent tout va bien…

La Banque d’Angleterre vient de publier une série impressionnante de données sur l’économie dont certaines remontent à un millier d’années. Bien sûr, ces dernières « sont à prendre avec des pincettes », explique Tom Morrisse, chercheur chez Fabernovel Innovate, qui a essayé de définir l’évolution du PIB par habitant sur une longue période. Il calcule selon une formule relativement simple : « PIB par habitant = [nombre d’heures travaillées chaque semaine] x [PIB par heure travaillée] x [taux d’activité] x [1 – taux de chômage dans la population active]. Et le verdict est étonnant : « en termes quantitatifs, le progrès technique a eu peu d’impact sur le taux d’activité et le taux de chômage. Car, à l’échelle de la société britannique, on peut voir que sur les 250 dernières années, les gains de productivité ont été mis à profit pour augmenter les revenus réels et réduire le temps de travail, écrit-il. De manière étonnante, le progrès technique a laissé relativement inchangés les taux de chômage et d’activité. Aujourd’hui comme en 1760, nous nous appuyons toujours sur la moitié de la population pour faire tourner l’économie. Même si le « portrait-robot » du travailleur moyen, en ce qui concerne l’âge et le sexe, a bien sûr des traits fort différents ».

Son analyse éclaire donc de manière différente le lien entre progrès et emploi et il en tire une grille pour mesurer le degré d’automatisation des 10 principaux secteurs industriels et de services français. Un secteur ressort particulièrement de cet indice : le secteur « transports et entreposage », qui semble devoir être le plus touché par des suppressions d’emplois. Mais il rajoute aussi vite une méthode d’analyse des créations d’emplois, ou tout au moins des pistes de travail pour comprendre les mécanismes dans le secteur particulier de l’intelligence artificielle.

 mais seul un travailleur sur 8 serait plus performant que l’IA…

C’est l’OCDE qui l’affirme dans son rapport sur l’IA et les compétences. 13% des travailleurs des pays occidentaux sont aujourd’hui plus compétents que l’intelligence artificielle. Pour l’OCDE dans tous les métiers où l’IA est présente, elle utilise des compétences supérieures à l’humain : capacité de calcul, niveau d’instruction (alphabétisation), intelligence sociale ou même dextérité physique. La liste des métiers menacés s’allonge même si l’OCDE avoue avoir du mal à évaluer avec précision les capacités des différentes IA existantes, celle des supercalculateurs n’ayant rien à voir avec celle des assistants virtuels. 

… et l’IA pourrait accroître les inégalités

La célèbre revue scientifique Nature a consacré son numéro d’octobre au futur du travail. Ian Goldin, professeur à l'université d'Oxford, y signe une analyse dans laquelle il compare notre époque à une nouvelle Renaissance, les emplois créés par le numérique ne remplaceront pas tous ceux qui seront détruits, et surtout, ils seront bien inférieurs « en termes de conditions de travail et de salaires ». Pour lui, si les représentants de nos institutions ne prennent pas rapidement la mesure de ce bouleversement, cette nouvelle Renaissance pourrait bien finir comme la première. C'est à dire par un retour en force de l'obscurantisme et la victoire des extrémistes.

Mohamed Yunus pense que l’IA va détruire tous les emplois…

L’inventeur du microcrédit explique dans un entretien au Monde que « l’intelligence artificielle va détruire tous les emplois. Bientôt, des camions rouleront sans conducteurs, des usines fonctionneront sans ouvriers. Dans quinze ans, l’arrivée de la technologie aura anéanti toute l’industrie textile, qui est le secteur-clé du Bangladesh, deuxième exportateur mondial. Les quatre millions de personnes, principalement des femmes, qui en dépendent rentreront à la maison. Que feront tous ces gens ? Le capitalisme s’en fiche. Leur seul moyen de survivre est de commencer un business pour eux-mêmes, devenir entrepreneur et commander les robots ».

... et Philippe Aghion que l’on ne sait pas en fait mesurer les effets de la révolution numérique ?

Philippe Aghion professeur d’économie au Collège de France est, quant à lui, optimiste sur la croissance et la révolution numérique. Dans un article du Monde, qui sera suivi d’une longue analyse dans la prochaine revue de l’OFCE, il réfute la thèse de l’économiste américain Robert Gordon qui, estimant que la révolution numérique a déjà produit la plupart de ses effets, pense que le monde est rentré dans une période de stagnation. Philippe Aghion développe en particulier l’argument que la statistique aujourd’hui est pratiquement incapable de mesurer les effets du progrès technique : « si un produit reste le même qu’hier ou qu’il n’est modifié qu’à la marge, on peut facilement distinguer ce qui correspond à une amélioration réelle de sa qualité. Mais, s’il est remplacé par un autre produit, les statistiques recourent systématiquement à l’extrapolation » et « on peut montrer que ce recours à l’extrapolation minimise le taux de croissance de la productivité aux États-Unis de près de 0,6 point par an en moyenne sur les trente dernières années. Même s’il y a bien eu ralentissement de la croissance ces deux dernières décennies, on ne peut pas parler de « stagnation » avec un taux de croissance de la productivité, si on rajoute le 0,6% manquant, de 1,72% sur la période 2006-2013 ».

  • Plus d'information sur l'article de Fabernovel
  • Plus d'information sur l'ouvrage "Computer and the Future of Skill Demand" by Stuart W.Elliot
  • Plus d'information sur l'article des Echos : " Nature explore l'avenir du travail"
  • Plus d'information sur l'entretien de Mohamed Yunus au Monde
  • Plus d'information sur l'article de la stagnation séculaire 

 

 

DOSSIER - AUTOMATISATION ET L'EMPLOI

La robotisation et l’émergence de l’intelligence artificielle ont des conséquences sur l’emploi, mais dès qu’il s’agit d’en évaluer l’impact réel sur l’emploi dans les années à venir, les perspectives économiques divergent radicalement. Le point sur tous ces angles de vue.

Toutes les clés de compréhension ici

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