Le télétravail, une pratique à développer

Permis par le développement massif du numérique, porté par les générations arrivant sur le marché de l’emploi, le télétravail favorise l’autonomie du salarié, la confiance mutuelle, le management par objectif, … Si les grosses entreprises, celles du tertiaire et du numérique y souscrivent volontiers, la pratique n’en est pas aussi répandue qu’espéré.

Le télétravail, c’est dans l’air du temps. De nombreux rapports en témoignent et vantent les mérites de cette « nouvelle » façon de travailler qui, selon la loi du 22 mars 2012, désigne « toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon régulière et volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication dans le cadre d’un contrat de travail ou d’un avenant à celui-ci. »

Remis à la ministre du travail en septembre 2015, le rapport « Transformation numérique et vie au travail », conduit par Bruno Mettling, faisait état d’un développement important du télétravail, passé de 8% en 2006 à 16,7% en 2012. Soit un doublement du nombre de télétravailleurs en 6 ans et qui, indique le rapport, ne peut qu’augmenter.

Le perfectionnement continu des nouvelles technologies facilite le nomadisme professionnel qu’est le télétravail. Par ailleurs, les grandes villes dont l’économie se développe, connaissent une intensification des temps de transport et du trafic automobile, suscitant chez les salariés une aspiration à travailler de chez eux.

Un atout pour les territoires

Selon le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), qui a mené des expérimentations de télétravail sur trois territoires très différents (Strasbourg, Lyon et Toulouse), cette organisation du travail est très positive pour le développement des territoires : réduction d’1h10 du temps de transport (et du CO² allant avec), 124 € de pouvoir d’achat supplémentaire dus à des économies de transports ou de garde d’enfants, [bien que, le télétravail ne soit pas un mode de garde d’enfant, NDLR].

De même, l’ouverture de télécentres ou de tiers-lieux dans les communes renforce leur attractivité, les revenus fiscaux et les créations d’emplois. Enfin, l’absentéisme au travail est présenté comme fortement diminué.

Pourtant, le rapport du CGET, publié en décembre 2015, présente la France comme « en retard » par rapport aux autres pays européens. Notamment au niveau des entreprises ou des collectivités locales qui pratiquaient (en 2009) le télétravail 3 à 4 fois moins que la Suède, la Belgique ou la Finlande. « Sauf qu’il faut bien comprendre que le télétravail a une définition officielle en France, qui n’est pas la même dans tous les pays d’Europe », explique Yves Lasfargue, spécialiste du télétravail, notamment dans le cadre de l’Observatoire du télétravail, des conditions de travail et de l’ergostressie, qu’il a fondé en 2000.

Des chiffres incertains

« Quoiqu’il en soit, reprend-il, le nombre de télétravailleurs en France est bien moins important que celui indiqué dans le rapport Mettling.» En cause, la comptabilisation des auto-entrepreneurs dans une conception large de la définition, indique Yves Lasfargue. « J’ai réalisé une enquête sur des entreprises, pratiquant vraiment le télétravail selon la définition donnée par la loi. Dans les grandes entreprises (qui ont le plus fort taux de télétravailleurs), la proportion s’élève à 7%. Le taux réel global est donc bien plus proche de 2% que de 16% », conclut-il.

D’autant que le télétravail ne convient pas à tout le monde. Selon un sondage réalisé en septembre 2015 par Vivastreet, site de petites annonces, plus d’un Français sur deux n’aimerait pas ce mode de fonctionnement. En cause : la crainte de ne pas être suffisamment discipliné, le risque de l’isolement et d’une moindre évolution professionnelle. « Très répandu dans les pays scandinaves et anglo-saxons, le télétravail peine encore à s’affirmer en France. Même si certains métiers s’y prêtent plus que d’autres, nous ne sommes pas tous faits pour travailler seuls et à distance » commente Julien André, directeur Emploi de Vivastreet.com.

« Gonfler les chiffres sert à promouvoir le télétravail, estime Yves Lasfargue. Toutefois, on oublie que la condition du bon fonctionnement du télétravail c’est que le chef d’entreprise soit convaincu par la pratique. » Une  motivation qui ne peut se passer d’un accompagnement.

Volontariat et accompagnement

En Normandie, la CCI d’Alençon a mis en place un programme autour de 23 entreprises de tous secteurs, volontaires (sur 1344 sociétés sensibilisées au télétravail), pour un total de 1000 salariés. « Parmi eux, 133 devraient passer au télétravail en 2016 (dans 18 entreprises) dont 41% de cadres et 59% de salariés », indiquent les services de la CCI. Ce qui reste relativement faible.

« Encore faut-il que le poste soit éligible au télétravail, et que le salarié soit volontaire » note Stéphane Cobigo, directeur adjoint de la Caisse primaire de l’assurance maladie de Haute-Garonne. Au siège de la CPAM de Toulouse, la possibilité de télétravailler pour les agents est à l’étude, à la suite d’un accord cadre passé en 2014 par les instances nationales de l’institution.

« Nous réfléchissons à une expérimentation des modalités de télétravail pour nos agents d’ici à septembre 2015, explique Stéphane Cobigo. Mais il y a des conditions : le travail de l’agent doit être dématérialisé, le lien social doit être maintenu et les conditions doivent être bonnes, notamment en termes d’organisation technique du poste à la maison. » Dans la caisse, moins de 20 % du personnel pourrait être concerné.

Renouveau managérial

Si des questions pratiques se posent, l’idée semble bien acceptée, y compris dans les contraintes managériales qu’implique le télétravail, selon les dires du directeur adjoint.« Il faut noter un point important, souligne Yves Lasfargue. Le télétravail est une relation de confiance. Il oblige l’entreprise à repenser le mode de fonctionnement. On ne rémunère plus un temps de travail, mais un objectif atteint. Les horaires ne sont plus la priorité. L’important, c’est que le travail soit fait, dans le temps imparti. »

Si ce dernier point n’est pas encore totalement acquis, l’arrivée des générations ultra-connectées et refusant trop de contrôle hiérarchique pourrait renverser la tendance. D’autant que les tutoriels de bonnes pratiques se multiplient sur la toile. Ce changement de point de vue permettrait, selon les experts, de revaloriser la compétence plutôt que le volume horaire du salarié : le télétravail, une ébauche de solution au présentéisme ?

Amandine Ascensio