Revue des idées #25 - L’économie est une science…. Ou pas - (1)

Un pavé dans la mare, tel est le dernier livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg contre ceux qui nient que l’économie soit devenue une science. Ils tapent fort. Et leurs pairs leur répondent sur le même ton. Un débat passionnant. Revue des idées N°25 - Premier volet -

Pierre Cahuc et André Zylberberg viennent de lancer une belle bataille intellectuelle entre économistes. L’un enseigne l’économie à Polytechnique, l’autre est directeur de recherche émérite au CNRS et ils ont tous les deux énormément produit sur l’emploi, le chômage et les réformes. Ils affirment dans un pamphlet clair, grand public et, disent-ils, « anti-négationniste » que l’économie était une science et que l’expérimentation et la vérification étaient ses fondements 1. L’économie « obéit pour eux à une double démarche 2. Premièrement, la « critique des pairs » : à l'instar des autres disciplines scientifiques, les articles sont publiés dans des revues académiques après analyse par des chercheurs confirmés. En second lieu, depuis deux ou trois décennies, on mène des expériences à très grande échelle, grâce à d'immenses bases de données. Cela permet de repérer les relations de cause à effet, comme en médecine, quand on administre un médicament à un ensemble de personnes, dit « groupe test », tandis qu'un « groupe de contrôle » reçoit un placebo. Sous certaines conditions, on peut faire de même en économie, ce qui donne à cette matière un statut de science expérimentale. Cela est très peu connu. ».

Pour eux, l'économie est une science de même nature que la physique ou la biologie : « Pour réduire l'incertitude, il faut mener des expériences sur un grand nombre de personnes. C'est désormais possible ». Et les deux économistes vont plus loin, reprochant à des intellectuels comme Pierre Bourdieu, Michel Onfray, Dominique Méda, Louis Gallois, de « nier les résultats des recherches scientifiques ». Ce dernier grand patron de l'industrie « ne reconnaissant pas le fait que, dans un pays où le salaire minimal est élevé, les allégements de charges sociales patronales ont le plus d'effets sur l'emploi et la compétitivité lorsqu'ils sont ciblés sur les bas salaires et non sur les salaires moyens ou supérieurs.» La force de Cahuc et Zylberberg est de citer une foule d’études et d’expérimentations peu connues du grand public, aussi bien sur l’emploi, les charges que la mixité sociale ou l’immigration.

Et les deux économistes en rajoutent, affirmant que les récents rapports de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) ou de Barbara Romagnan sur la RTT créatrice d’emplois sont, selon eux, « de la désinformation pure et simple … Il y a une espèce de fuite en avant idéologique, chacun voulant aller plus loin sur le sujet … Toutes les opinions, toutes les théories sont possibles. On peut désirer une société où l'on travaillerait 25 ou 30 heures par semaine, une économie de décroissance ou totalement verte. Il faut juste en apprécier les conséquences et verser ces connaissances au débat ». Mais il faut vérifier et ne rien affirmer : « Il n'y a pas encore de consensus sur les causes de l'augmentation des inégalités. On continue de récolter des données, les études se multiplient, c'est comme ça que l'on avance ».

Bien évidemment les deux hommes ont suscité quelques colères. Ils apportent une première réponse dans un texte où ils expliquent la révolution expérimentale en économie et comment depuis plus de trois décennies, l’économie est devenue une science expérimentale dans le sens plein du terme » et en rajoutent une couche avec les médias : « Les journalistes devraient cesser de faire systématiquement appel aux mêmes intervenants, surtout lorsqu’ils n’ont aucune activité de recherche avérée tout en étant néanmoins capables de s’exprimer sur tous les sujets. Ils devraient plutôt solliciter d’authentiques spécialistes. Le classement de plus de 800 économistes en France sur le site IDEAS peut les aider à sélectionner des intervenants pertinents ». Ils ne visaient pas Jean Marc Vittori des Echos mais celui-ci a quand même émis quelques doutes sur certaines approches des deux économistes. D’abord sur le poids excessif des mathématiques en économie depuis justement 30 ans ou le fait que « les résultats empiriques ne constituent que des petites briques dans le mur de la connaissance. Il faut les relier les unes aux autres dans un modèle explicatif. Autrement dit, l'économie ne pourra pas être seulement expérimentale, elle ne pourra pas se passer de théorie».

Quant aux autres économistes, tout cela ne leur plait guère, comme Jean Hervé Lorenzi, le président du Cercle des Economistes qui parle d’un ouvrage « trivial et naïf qui débouche sur des évidences » ou encore Philippe Aghion, qui explique que «le problème n'est pas tant que la science économique soit exacte ou pas, c'est qu'elle nous permette de mieux comprendre les phénomènes économiques ». Certains sont irrités au plus haut point, comme Pierre Noël Giraud : «  l'économie n'est pas une science expérimentale, purement inductive et traitant des "faits" bruts qui ne sont que des statistiques, au sens de la médecine quand elle teste des médicaments. En effet, l'expérience en économie n'est jamais reproductible (sauf à la rigueur au micro niveau des expériences de moustiquaires à la Esther Duflo), elle ne peut jamais être « suffisamment » séparée de son environnement sociétal ». Les deux économistes répondent à Lorenzi et Giraud et mettent les choses au point. Joli et passionnant débat.

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> 1 - Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser,  Pierre Cahuc et André Zylberberg. Flammarion. 240 p., 18 €.

> 2 - Entretien mené par Corine Laik dans L’express du 31 août 2016