L’économie est une science…. Ou pas - (2)

Pierre Cahuc et André Zylberberg se sont attirés une rare volée de bois vert. Le débat, essentiel, entre économistes orthodoxes (eux) et hétérodoxes est intense mais essentiel pour l’avenir de la recherche et de l’enseignement - 2e volet de la Revue des idées #25.

La querelle est violente. En lançant leur pavé sur « Le négationnisme économique » et en attaquant tous azimuts leurs confrères, y compris ceux, regroupés ou non au sein des Economistes attérés, qui enseignent dans les mêmes salles et aux mêmes étudiants, Pierre Cahuc et André Zylbergerg, se sont retrouvés en quelques jours face à une jolie levée de boucliers. Et la bagarre est plutôt belle, même si quelques coups volent bas comme celui de Daniel Schneiderman qui les accuse de « zemmouriser l’économie » ou Thomas Coutrot, des Economistes atterrés, qui parle de leur livre comme d’une « boule puante » 

Défense de l’hétérodoxie sur les 35 heures

Il y a d’abord eu leurs éternels ennemis, les tenants des 35 heures. Cahuc et Zylberberg sont peu enclins à la défense de la réduction du temps de travail. Les tenants, emmenés par Eric Heyer et Dominique Meda, les ont donc repris au vol lorsqu’ils affirment qu’aucune étude sérieuse n’a encore montré les effets des 35 heures sur la création d’emploi. Partant du tropisme de Cahuc et Zylbergerg pour les revues américaines qui publient sans que « leurs relecteurs internationaux connaissent ni les conditions de mise en œuvre effective des politiques publiques évaluées, ni la qualité des bases de données mobilisées par les auteurs », ils reprennent tous les travaux français, publiés dans les revues de l’Insee, effectués dans les règles de l’art et qui valident tous les 350 000 emplois créés avant 2002. Ils insistent sur la qualité des évaluations et surtout revendiquent, résultats à l’appui, la nécessité, dans l’évaluation des politiques publiques, de mobiliser des méthodes ou des données variées pour s’assurer de la cohérence et de la convergence des résultats trouvés. L’économie, le scientisme économique, ne suffit pas, il faut « aller voir au-delà des données comment les politiques sont effectivement mises en œuvre ou pas…L’arrogance, la suffisance et le mépris ne sont pas la meilleure façon d’y parvenir. »

Francis Kramarz, qui a souvent travaillé et écrit avec Cahuc et Zylberberg donne raison à Eric Heyer lorsqu’il dit, parlant de critiques faites par l’IGAS sur ces travaux dans Le Monde : « Pour moi, ce n’est pas une remise en cause, bien au contraire, que d’être critiqué par des personnes dont je pense qu’elles sont essentiellement mal, voire pas, formées aux techniques d’évaluation des politiques publiques….Le bagage qu’elles acquièrent, durant leur scolarité à l’ENA, en matière d’évaluation scientifique des politiques publiques est proche de zéro… Les travaux des économistes critiqués – Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo ou moi-même – ne peuvent pas être placés au même niveau que d’autres, également cités dans ce rapport mais qui, pour la plupart, n’ont été publiés que dans des revues à l’exigence scientifique infiniment plus faible. »

Marx, Keynes et Hayek sont-ils des hétérodoxes ?

Un rien de supériorité dans les propos qui a énervé André Orléan, président de l’association française d’économie politique et membre des Economistes atterrés, qui accuse Cahuc et Zylberberg de tomber dans un nouveau scientisme.

André Orléan a surtout l’idée de parler des grands anciens pour expliquer pourquoi Cahuc et Zylberberg enferment dans une tour d’ivoire Karl Marx, John Maynard Keynes et Friedrich Hayek : « si on peut mettre au crédit de chacun la découverte de mécanismes économiques importants, comme la baisse du taux de profit chez Marx ou le multiplicateur chez Keynes, c'est tout autre chose qui les a rendus célèbres, à savoir leur capacité à proposer des sociétés nouvelles : le socialisme pour Marx, une forme inédite de capitalisme régulé par l'action de l'Etat pour Keynes, le libéralisme intégral pour Hayek. Autrement dit, ils n'ont pas "simplement" pensé ce qui est. Ils ont surtout vu dans ce qui est l'anticipation de ce qui pourrait être. C'est à l'évidence un exercice sans équivalent du côté des sciences exactes parce que, contrairement à la nature immuable, les sociétés humaines évoluent et se transforment. Certes, l'élucidation du devoir-être se construit à partir d'une connaissance précise du monde tel qu'il est, mais en aucun cas il n'en est la mécanique continuation. »

Manière de montrer que la querelle n’est pas nouvelle. Ce que dit d’ailleurs Annie Cot, Professeur à la Sorbonne en sciences économiques : « La violence et la nature de ce débat rappellent deux précédentes affirmations d'un "monisme méthodologique", c'est-à-dire du rejet d'une partie de la communauté par une autre sous prétexte qu'elle n'utilise pas la " bonne méthode " ». Et elle rajoute : « Le problème n'est pas de chercher à " faire science ", mais de croire qu'il s'agit de " la "science, unique, univoque et universelle. Or l'économie, comme toutes les disciplines, s'est construite sur des a priori ».

Au-delà des noms d’oiseaux, c’est la querelle, lancée par Jean Tirole, le Prix Nobel d’économie qui rebondit. Il avait produit un texte violent contre les économistes hétérodoxes, ceux qui « proposent une hybridation de l’économie avec les autres sciences sociales (anthropologie, droit, histoire, sociologie, sciences politiques…), comme le fait Thomas Piketty ». Montrer qu’on ne peut pas penser l’économie essentiellement avec des équations et des modèles mathématiques indépendamment des autres sciences humaines ». Cette querelle est essentielle car elle se traduit dans l’enseignement supérieur à travers le choix des thématiques et des enseignants.

 

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