L’émergence des « travailleurs clés » dans les métropoles

Comment recruter et loger des travailleurs essentiels au fonctionnement des métropoles dans des territoires trop chers pour leurs salaires ? C’est toute la question des « travailleurs clés » sur laquelle, après Londres, Paris essaie de trouver des solutions car les distances travail-habitation freinent de plus en plus les recrutements.

Un grain de sable peut dérégler toute une machine : une tempête de neige ou un caténaire en panne et tout un réseau de transport est paralysé. Et tous les salariés qui, dans les grandes villes ou métropoles, travaillent loin de leur lieu d’habitation restent à quai. Mais parmi tous ceux qui ne peuvent aller travailler certains sont plus essentiels que d’autres. Ce sont ceux que les Anglais appellent des « key workers » : des « travailleurs clés » dont les compétences et le métier sont absolument essentiels au bon fonctionnement des services publics ou de certaines entreprises. Ce sont souvent ces mêmes travailleurs que dans les grandes villes et métropoles les services publics et les entreprises ont de plus en plus de mal à embaucher car personne n’arrive à leur trouver de logement correct à une distance convenable de leur lieu de travail. L’impossibilité de trouver un logement en adéquation financière avec les salaires est telle à Londres que les autorités ont mis en place des systèmes d’aide directe au logement pour que ces « key workers » habitent le plus près possible de leur travail alors que leur salaire ne leur permet pas de louer un appartement au cœur de Londres.

Depuis quelques mois la mairie de Paris travaille sur le sujet. Un chiffre : les déplacements domicile-travail ne cessent de s’allonger en Ile-de-France et sont en moyenne de 10,4 kms par jour pour les 5 313 millions de travailleurs franciliens soit 400 mètres de plus qu’en 1999. Les prix du m2 ayant progressé deux fois et demi plus vite que les salaires sur la période, les franciliens vont habiter de plus en plus loin. Résultat : un recrutement sur trois est aujourd’hui jugé extrêmement difficile pour les entreprises et dans un cas sur dix c’est la question de la distance qui peut le rendre insoluble. Or, parmi eux certains recrutements sont essentiels pour la métropole. Dans un premier cercle on identifie les professions de la santé (infirmiers, sage-femmes, ambulanciers, aides à domicile, etc.) et celles de la sécurité (policiers, gendarmes, surveillants de prison, pompiers etc.), toutes professions qui assurent des services majeurs en cas de crise majeure. Dans le deuxième cercle, les professions de l’éducation, du transport ou de la propreté. Dans un troisième les professions de l’eau et de l’énergie. Enfin, les moins prioritaires, les services administratifs. Bien entendu les entreprises du privé sont autant concernées sur ce type de profession que celles du public.

Question : comment ces professions essentielles au fonctionnement de la métropole confrontées à des difficultés de recrutement peuvent-elles être aidées ? Car si l’on reprend ces professions une par une en Ile-de-France on s’aperçoit que le temps de trajet a souvent plus augmenté pour elles que pour les autres jugées moins nécessaires. Les policiers et les professionnels des transports doivent faire tous les jours 14 kms pour aller à leur travail. C’est le cas des policiers et des militaires, mais c’est aussi le cas dans l’éducation et le personnel de santé, selon les deux derniers recensements de l’INSEE (1999 et 2009). 

L’APUR (Agence Parisienne d’Urbanisme) travaille sur le sujet. Laurent Davezies, l’économiste français spécialiste des questions territoriales, estime que « l’émergence de la question des travailleurs clés est le symptôme d’une situation très dégradée sur l’ensemble du marché du travail francilien ». Pour lui ce sont les dynamiques métropolitaines qui peuvent sortir la France de la crise et un territoire efficace est un territoire de grande taille avec un bon dosage entre densité et moyens de transports : « pourquoi des travailleurs viendraient ils travailler en Ile-de-France et y vivre dans la précarité alors qu’ils pourraient faire partie de la classe moyenne en province ? » Reste à savoir comment élaborer une aide cohérente : les Anglais précurseurs en la matière (leur premier programme date de 2001) ont changé souvent d’orientation car les critères d’éligibilité ont été trop difficiles à mettre en place pour eux. Et en France cette politique peut poser d’énormes problèmes sur le plan de l’égalité. De plus, la loi française interdit que le contrat de location d’un logement social soit l’accessoire d’un contrat de travail, ce qui pose un problème énorme dans le cas présent. Le travail essentiel est de trouver, comme l’indique l’APUR, « comment prioriser sans discriminer ? ». La création d’emploi en dépend.

Jean-Pierre Gonguet

Les actes du colloque « Les travailleurs clés à la française ? » organisé par l’APUR et la Préfecture de région d’Ile-de-France sont en ligne sur le site de l’APUR.

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