Où en sont progrès, travail et valeur ? Revue des idées #26

Progrès, travail et emploi sont au cœur de trois publications récentes de Peter Wagner, Pierre Yves Gomez et The Family. Revue des idées #26.

Peut-on sauver le progrès ?

Depuis des années, depuis peut être la première crise du pétrole de 1974, le progrès, l’idée même de progrès inquiète. Entre les périls écologiques et la montée du chômage, tout pousse à ce que progrès et modernité soient de moins en moins liés dans les esprits. Peter Wagner, un sociologue allemand qui travaille sur la modernité et les discours à ce sujet, analyse dans son dernier livre le moment où le côté positif du progrès a disparu, le moment où les héritiers du «Siècle des Lumières » ont commencé à perdre la bataille des idées. Il propose aussi les moyens de revitaliser l’idée. Le problème, écrit le sociologue Luc Boltanski à propos de Wagner, est que, « s'il est désormais difficile de croire au progrès, il est également difficile de s'en passer ou, au moins, de se passer d'un " avenir désirable ", ce qui n'est d'ailleurs pas la même chose. Peter Wagner explore donc des pistes pour " sauver le progrès ". Prenant surtout appui sur la philosophie politique et, particulièrement, sur Kant, il esquisse un cadre pour réconcilier les idées de " raison " et de " liberté " qui ont nourri la promesse d'émancipation. Il s'agit d'approfondir la démocratie et de passer d'une démocratie plus ou moins formelle à une démocratie étendue et réelle, de façon à créer un espace de délibération dans lequel les vastes et terrifiants problèmes qui menacent notre planète pourront être abordés ». Dans un entretien avec Libération, Peter Wagner explique les institutions à remettre sur pied pour arriver à cette revitalisation de l’idée de progrès (2).

> Sauver le Progrès, Peter Wagner. La Découverte. 192 pages. 15 €.

 

Peut-on penser le travail ?

Etrangement, cette question est peu posée. C’est du moins l’avis de Pierre-Yves Gomez, spécialiste du gouvernement des entreprises dans son livre « Intelligence du travail ». Pour lui, explique-t-il dans un entretien fleuve au Figaro, le travail est devenu un impensé politique dans une société où la consommation est reine et « on ne se pose jamais la question du travail au sens plein du terme : qu'est-ce nous faisons ensemble, qu'est-ce que nous fabriquons ensemble ? Or, il n'y a rien de plus identitaire pour une communauté que de savoir ce que ses membres font ensemble… Je suis vraiment frappé par le fait qu'il n'y ait aucun véritable projet politique autour de la question du travail, du « faire ensemble » comme fondement de «l'être ensemble». Pierre-Yves Gomez pense que le monde de l'entreprise, la complexification, la normalisation, la mondialisation, puis la financiarisation ont dissocié le travail et le travailleur. « On travaille, mais on ne sait plus pour quoi, à quoi ça sert, si c'est vraiment utile. Par réaction, l'aspiration sociale est déportée sur d'autres formes de travail, plus libres, plus utiles. Conséquence: de la valeur économique se réalise de plus en plus en dehors du travail salarié et de l'entreprise donc. C'est un fait économique nouveau et massif.» Et il enchaine avec un plaidoyer pour l’intermittence. En abordant la question de la supposée « fin du salariat », il explique qu’il y a aujourd'hui 50% de travail rémunéré et 50% de travail non rémunéré. Parmi les 50% de travail rémunéré, presque 90% des revenus proviennent du travail salarié. C'est vrai économiquement que l'on assiste à une attrition de cette part au profit de travail rémunéré sous d'autres formes : contrats journaliers, autoentrepreneurs, indépendants, etc. Et aussi du travail bénévole. Par rapport au salariat, ces activités ont pour caractéristique de ne pas nous lier par des contrats de subordination. En définitive, le travail salarié diminue doublement sous l'effet d'une part d'une augmentation du travail rémunéré non salarié et d'autre part de l'augmentation du travail non rémunéré. Mais cela n’a rien à voir avec la fin du salariat, seulement avec la fin du tout-salariat. S'il y a une augmentation des contrats non-salariés, c'est bien que certaines personnes cherchent la liberté qui est celle du free-lance…! En un sens, ce sont les intermittents du spectacle qui sont modernes et c'est à l'État d'inventer une nouvelle forme de protection sociale pour ces nouveaux indépendants-saisonniers. On ne peut pas en même temps expliquer qu'il faut être agile, accepter la flexibilité et d'un autre côté s'étonner qu'il existe des contrats pour minimiser les conséquences de la précarité qu'induit cette flexibilité.

> Intelligence du travail, Pierre-Yves Gomez. Desclee de Brouwers. 15,90 €

 

Peut-on localiser l’emploi ? Et la valeur ?

The Family, l’incubateur privé de start-ups, vient de publier une synthèse extrêmement complète sur la question de l’emploi, du numérique et des territoires. Dans un système économique, on observe un découplage croissant entre les lieux où la valeur est créée et ceux où elle est réalisée (par exemple, l’hôtel ancré dans un territoire crée de la valeur, mais cette dernière est de plus en plus réalisée par les plateformes numériques de réservation)… il s’agit d’une lecture absolument indispensable.

Téléchargeable gratuitement sur The Family