Les emplois de moyenne qualification diminuent en Europe et aux Etats Unis

Les emplois se polarisent en Europe. Le mouvement est moins fort qu’aux Etats Unis, mais les emplois intermédiaires ont tendance à disparaître et le phénomène s’est accéléré depuis la crise de 2008. Mais pour France Stratégie il est impossible de savoir si le phénomène est, ou non, réversible.

La question de la polarisation des emplois est au centre des interrogations des économistes américains. Elle va même être l’un des débats de campagne présidentielle à venir. La polarisation des emplois, c’est selon l’économiste Cécile Jolly qui a produit une note sur le sujet pour France Stratégie, « l’accroissement simultané de la part des métiers les plus qualifiés et de celui des moins qualifiés, induisant une baisse concomitante de la proportion des effectifs en emploi au milieu de l’échelle des qualifications (numériquement les plus nombreux) ». Les Américains traduisent cela immédiatement par « disparition des classes moyennes ». Evident aux Etats Unis, le phénomène semble se développer en Europe. Certains sociologues et économistes s’en sont emparés, comme Louis Chauvel qui, l’année dernière, a voulu montrer comment « cette évolution fragilise potentiellement les couches moyennes et est susceptible d’accroître les inégalités ». Cécile Jolly l’a donc étudié pour s’apercevoir que si « la baisse relative des effectifs situés au milieu de l’échelle des qualifications est restée limitée dans nombre de pays européens avant 2008 », elle « s’est néanmoins considérablement accentuée depuis la crise, du fait des destructions d’emploi dans l’industrie et la construction ». Cécile Jolly décortique le phénomène à partir des salaires et des classifications. Et indéniablement, la crise de 2008 a « accentué la polarisation des qualifications dans les pays européens du fait des destructions d’emploi dans l’industrie et la construction, en particulier dans les pays affectés par la crise des dettes souveraines ».

Il est possible de synthétiser l’évolution de l’emploi depuis le milieu des années 90 : d’abord une progression des effectifs et une progression de la part des peu qualifiés dans l’emploi, quels que soient le statut d’emploi (temps partiel ou non) et le secteur d’activité, même si la tendance est plus prononcée dans les services. Ensuite, depuis le milieu des années 2000, une hausse des effectifs d’employés peu qualifiés est compensée par le déclin des ouvriers et, depuis la crise de 2008 une destruction des emplois non qualifiés dans les services de nettoyage et de sécurité, très sensibles au retournement conjoncturel. Enfin, le progrès technologique a affecté certains métiers de service peu qualifiés qui subissent progressivement les effets de l’automatisation (caissiers). Les professions de qualification moyenne ont, elles, plutôt tendance à stagner jusqu’à la crise de 2008 qui touche très fortement les secteurs industriels mais aussi la fonction publique en raison de la rationalisation des effectifs. En revanche, sur la période, la progression des qualifications supérieures est marquée et ne se dément pas dans la crise, les effectifs de cadres progressant plus vite que les professions intermédiaires.

Sur l’avenir, Cécile Jolly pose 4 hypothèses en reprenant la plupart des débats économiques actuels. Mais elle ne peut en aucun cas dire que la polarisation des emplois va s’amplifier ou se réduire. «  Si d’aucuns anticipent une accentuation de la polarisation du fait de la destruction accélérée d’emplois routiniers menacés par la révolution numérique et la robotisation, d’autres estiment que la complémentarité hommes/machines et la multiplication des services associés aux biens seront favorables aux qualifications moyennes et intermédiaires ». Cette dernière est la théorie de David Autor qui pense que « les interactions personnelles et l’adaptation de solutions pour les clients requerront des compétences non routinières associées à des tâches routinières » et que la polarisation serait « réversible ». Cette complémentarité homme/machine existe déjà pour de nombreux métiers, mais on ne peut dire qu’elle va être liée à une quelconque montée des compétences. Le meilleur exemple en étant les services à la personne, les métiers en charge des enfants ou des personnes âgées. Les métiers en plus forte croissance notamment en France (assistantes maternelles ou aides à domicile) « sont majoritairement dans une relation de gré à gré (particulier-employeur) peu favorable à l’augmentation des compétences et à leur validation, et dépendent très fortement du revenu des ménages qui sont peu disposés à payer le prix de cette élévation ».

À l’inverse de la complémentarité hommes/machines, certains emplois peu qualifiés pourraient subir davantage qu’hier les effets négatifs de l’automatisation. « Les professions intellectuelles et scientifiques ainsi que les professions intermédiaires ne sont plus à l’abri d’une exécution de tâches complexes par l’intelligence artificielle : on pense bien sûr au diagnostic médical mais également à des professions financières ou économiques qui mobilisent des traitements de données dont une partie peut être automatisée, nécessitant une valeur ajoutée différentielle des individus par rapport à l’outil toujours plus élevée »  La réversibilité ou l’accentuation de la polarisation – dont la réalité est à nuancer – reste donc posée et constitue une interrogation majeure pour l’avenir.

Jean Pierre Gonguet

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