Les marchés du travail américains et européens réagissent très différemment à la crise

Quelques-uns des meilleurs économistes mondiaux spécialistes de l’emploi ont participé au colloque DARES CEPREMAP pour comparer les comportements des marchés du travail européens et américains face à la crise. Les actes du colloque viennent d’être publiés.

En 2014, l’économie américaine a créé près de 3 millions d’emplois et le taux de chômage est tombé à 5.8%. Les Allemands ont, eux,  vu le taux de chômage tomber à 6.4% en décembre 2014. Dans les deux pays les perspectives 2015 sont bonnes. La publication des actes du colloque organisé par la DARES (Direction de l’animation, de la recherche et des statistiques) et le CEPREMAP (Centre pour la recherche économique et ses applications) sur les marchés du travail européens et américains arrivent donc à point nommé pour comprendre une partie de la meilleure santé de ces pays. Tous ont en effet réagi de manières différentes à la crise depuis 2007. Pour prendre trois des pays étudiés au cours du colloque on s’aperçoit d’abord qu’en Allemagne, la décentralisation des mécanismes de négociation collective au niveau des entreprises a permis un ajustement de l’emploi et celui-ci est resté étonnamment en dépit de la forte chute de production. On voit ensuite qu’en France, l’ajustement s’est essentiellement fait sur l’emploi à durée limitée, avec une forte rotation des contrats à durée déterminée, en lien avec leur déréglementation partielle et on constate enfin qu’ aux États-Unis, la flexibilité du marché du travail explique la forte réaction de l’emploi au déclenchement de la crise, mais pas la persistance du chômage de longue durée et l’accroissement du chômage structurel. 

Christine Erhel, économiste au Centre d’études de l’emploi et à Paris I, compare les réactions européennes et américaines et montre que les crises de l’emploi n’y sont pas identiques : si, explique-t-elle en Europe et aux États-Unis, les mêmes groupes démographiques sont les plus touchés par la crise (les hommes, les jeunes…) « par rapport aux États-Unis, la crise en Europe présente plusieurs différences : outre sa persistance après 2010, la crise actuelle semble se démarquer de la crise précédente, celle de 1993, notamment par un rôle accru du niveau d’éducation dans le maintien en emploi – l’emploi des plus qualifiés semble ne plus être relié au cycle économique, contrairement à celui des niveaux de qualification moins élevés ».  Les moins qualifiés sont ainsi beaucoup plus victimes de la crise en Europe, en particulier dans l’Europe méditerranéenne qu’aux Etats Unis. Et Christine Erhel dans ses analyses fait un constat qui va un peu à l’encontre de certaines idées reçues : « le rôle des institutions du marché du travail dans les effets plus importants de la crise sur certains travailleurs n’est en revanche pas établi pour l’Europe, car aucune relation univoque n’est mise en évidence entre la protection de l’emploi, l’assurance chômage, les mécanismes de coordination des salaires et les probabilités de perte d’emploi ou de sortie du chômage de ces travailleurs ».

Ce que confirme d’ailleurs Alexandra Spitz Oener de l’université de  Berlin et de l’Institut de recherche sur le travail. L’Allemagne était vue comme « l’homme malade de l’Europe » au début des années 2000, elle est devenue, en l’espace d’une décennie, mais cela ne tient pas vraiment aux fameuses réformes du marché du travail dites « Hartz », ni dans la modification des échanges au sein de la zone euro, « mais dans la gouvernance des institutions du marché du travail, spécifique à l’Allemagne, qui permet une bonne réactivité à la situation économique ». C’est essentiellement la décentralisation à l’extrêmes des négociations sociales jusqu’au niveau de l’entreprise qui en est la cause. Elle a d’un côté ralenti la croissance des salaires et accru des inégalités salariales mais a permis aux entreprises allemandes de gagner en compétitivité sur les marchés extérieurs. « Durant la crise, explique Alexandra Spitz Oener, la décentralisation de la négociation a renforcé la capacité d’ajustement des entreprises à travers des dispositifs de flexibilité du temps de travail (comptes épargne temps, activité partielle…), notamment dans le secteur manufacturier où la main d’œuvre qualifiée, aux compétences spécifiques, a pu être maintenue ».  Et, également à contre-courant des idées reçues, l’économiste estime que « les réformes Hartz ont conduit à un développement des emplois temporaires, ont permis de limiter le chômage de long terme et ont (probablement) contribué à améliorer la compétitivité de l’Allemagne» mais que «la transposition de ce dispositif dans d’autres pays n’aurait pas nécessairement les mêmes résultats ».

Camille Landais de la London School of Economics a comparé les systèmes d’assurance chômage aux États-Unis et en Europe, leurs mécanismes et leurs réactions à la crise, et a cherché à en tirer des enseignements pour améliorer leurs fonctionnements.  Aux États-Unis, l’assurance chômage est caractérisée par une durée maximale d’indemnisation courte (6 mois) et un taux de remplacement relativement faible (environ 45 %). Elle présente deux spécificités : l’expérience rating qui consiste à rendre proportionnelles les cotisations aux licenciements et l’extension de la durée d’indemnisation en cas de dégradation de la situation de l’emploi. En Europe, même si les paramètres sont également très différents selon les pays et peuvent varier selon les caractéristiques individuelles (comme l’âge), la durée d’indemnisation est globalement plus longue et les taux de remplacement généralement plus élevés. Les licenciements donnent lieu à des coûts – taxes, coûts administratifs et/ou indemnités de licenciement –, mais qui ne sont pas liés à l’assurance chômage. Camille Landais montre que les deux systèmes ont réagi différemment, mais au final leurs paramètres ont convergé. Aux États-Unis, la durée d’indemnisation s’est allongée via deux mécanismes, en Europe, la situation a été inverse, avec une tendance à raccourcir les durées d’indemnisation. Cela lui permet de poser la question de l’adaptation des systèmes d’assurance chômage aux périodes de crise et de proposer une adaptation à l’Europe du système américain et de poser une série de questions sur le montant et la durée de l’indemnisation du chômage en période de crise. Exemples : faut-il baisser le montant et la durée de l’indemnisation en période de crise pour pousser les chômeurs à reprendre du travail certains économistes estimant que l’indemnisation longue ne motive pas à la recherche d’emploi ? Ou faut-il faire et accepter une baisse de la consommation donc une limitation d’un retour à la croissance ? Et la question de fond : les systèmes européens peuvent-ils avoir la capacité de réactivité du système américain et se comporter différemment en période de crise qu’en période de croissance ?

Jean Pierre Gonguet

1 Les marchés du travail européen et américain dans la crise. Principaux enseignements du colloque international organisé par la Dares et le Cepremap les 6 et 7 novembre 2014

http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiques-de,76/etudes-et-recherches,77/publications-dares,98/documents-d-etudes,327/2015-189-les-marches-du-travail,18388.html

L’ensemble des éléments relatifs au colloque – programme, dossier du participant et supports des présentations – sont disponibles sur http://travail-emploi.gouv.fr/etudes-recherches-statistiquesde,76/etudes-et-recherches,77/manifestations-et-colloques-de-la,99/manifestations-et-colloquespasses,688/colloques-2014,2509/2014-les-marches-du-travail,2507/

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