Le progrès se mesurerait-il au nombre de coiffeurs ?

Le progrès technologique est, encore et toujours, l’interrogation majeure des économistes spécialistes de l’emploi. Trois anglais ont analysé pour le cabinet Deloitte, l’impact du progrès sur 140 ans : très positif ! Revue de quelques idées sur le progrès et le numérique

1 - Depuis 1871, le progrès technologique a créé beaucoup plus d’emplois qu’il n’en a détruits. C’est le quotidien anglais The Guardian qui a révélé les résultats d’une étude d’économistes du cabinet Deloitte qui ont épluché 140 ans de données économiques. L’étude porte sur l’Angleterre et le Pays de Galles. Les trois économistes Ian Stewart, Debapratim De et Alex Cole ont pris d’ailleurs quelques images claires pour bien faire comprendre à quel point le progrès technologique avait accru le pouvoir d’achat et, par voie de conséquence, les emplois. Ainsi en 1871, il y avait en Angleterre et au Pays de Galles un coiffeur pour 1 793 personnes. Aujourd’hui il y en a un pour 287 personnes. En clair le progrès économique entrainé par la révolution technologique (et l’Angleterre et le Pays de Galles furent des pays où elle a été particulièrement profonde) a permis d’accroitre le nombre d’emplois de services, comme celui des coiffeurs. Toute l’argumentation de leur étude est de montrer comment les pertes d’emploi dans l'agriculture et l’industrie ont été plus que compensées par une croissance rapide dans les secteurs des services de santé, créatifs, technologiques et commerciaux.

Pour cela, ils ont analysé sur les données de recensement collectées dans les deux pays depuis 1871. Et ils ont confirmé des choses évidentes comme le fait que l’arrivée des machines à laver a fait quasiment disparaitre le métier de blanchisseur.  En 1901, 200 000 personnes (sur une population de 32,5 millions d’anglais et de gallois) travaillaient dans la blanchisserie. En 2011, ils n’étaient plus que 35 000 pour une population de 56,1 millions de personnes. Le rapport analyse aussi l’explosion des métiers de santé et la compare à la chute des emplois essentiellement physiques comme celui des mineurs, agriculteurs, bucherons, marins ou domestiques. En 1871 23,7 millions de personnes avaient un travail physique. En 2011, ils ne sont plus que 8,3 millions. L’inverse des professions de santé qui sont passées de 1,1 à 12,2 millions de personnes. Avec des performances étonnantes comme l’augmentation des infirmières de 909% sur les deux dernières décennies, de 580% pour les personnels enseignants

Et ils mesurent même la productivité gagnée avec des indicateurs comme celui du nombre de comptables : ils étaient 9 832 en 1871 et 215 678 140 ans après.

2 - Le progrès aujourd’hui c’est d’abord le numérique. Roland Couture, un conseiller en stratégie, décrit le monde numérique tel qu’il se profile et la manière dont il passe aujourd’hui au-dessus des frontières et des gouvernements. Il s’interroge surtout sur la manière dont les institutions vont s’adapter à cette « génération Y, qui s’apprête à prendre les commandes, et qui sait bien qu’elle possède aujourd’hui deux vies, l’une physique et l’autre virtuelle. Cette dernière prend de plus en plus d’importance dans le monde professionnel comme dans la sphère privée, dans la réussite des entreprises comme dans celle des individus ». Pour lui, « la notion même de travail s’en trouve bouleversée, la production se répartit désormais entre participation active, volontaire et gratuite des bénéficiaires du service, sous-traitance internationale et petites équipes de salariés répartis sur toute la planète. Temps de travail et temps privé se confondent dans le quotidien qui se dématérialise, s’internationalise, diversifie ses sources de revenus, multiplie ses statuts et reste connecté en permanence. »

3 - Robin Rivaton lui s’en prend au retard des élites françaises dans le numérique. « Trois milliards et demi d'euros ont été levés par des start-up en Europe au deuxième trimestre 2015. Un milliard est allé au Royaume-Uni, 600 millions en Suède, 550 millions en Israël, 500 millions en Allemagne et… seulement 100 petits millions en France » écrit-il. Economiste, l’auteur de « La France est prête: Nous avons déjà changé » (Editeur Manitoba/Les Belles Lettres) qui montrait que la France a vécu, en une décennie, une véritable révolution culturelle passée inaperçue avec des Français qui ont profondément changé leur regard sur l'argent, l’entreprise, la création de richesses, l'innovation et se sont ouverts au monde, continue d’enfoncer son clou. « Vouloir mettre à jour le modèle français, ce n'est surtout pas être candide face à la nouvelle économie » écrit-il, « mais avant tout mener un nécessaire travail de projection. Aux Etats-Unis, Uber et le futur du travail sont devenus le point nodal de la prochaine campagne présidentielle, là où se joue le débat entre républicains et démocrates, qui débattent de la responsabilité des employeurs et des vertus de la technologie ».

Sur le même sujet, mais pas dans la même tonalité politique, l’article de Christian Chavagneux dans Alternatives économiques, « Le capitalisme numérique réinvente le XIXe siècle » : pour l’auteur, « le capitalisme numérique n'est pas tendre avec ceux qu'il emploie. Il nous renvoie au travail à la tâche, avec ses revenus variables et où les risques liés à l'activité sont portés par l'individu. Les plates-formes travaillent avec des particuliers indépendants, des auto-entrepreneurs, qui ne peuvent compter que sur leur patrimoine en cas de maladie, de grossesse, etc. Pas de cotisations sociales, pas de sécu, pas de retraite…, plus d'assurance collective ».