Le risque d’une stagnation séculaire en Europe

Le schéma n’est pas neuf mais la difficulté du Vieux continent à sortir de la crise le remet au premier plan

A priori, parler de stagnation séculaire, cela ne fait pas très sérieux. Cela fait fortement penser aux élucubrations qui circulent à chaque changement de siècle ou de millénaire. Mais, en l’occurrence, l’affaire est grave, car les avertissements sont émis par des économistes dont la compétence est indéniable. Et la très sérieuse Organisation de coopération et de développement  économiques (OCDE), dans ses prévisions pour 2015, évoque à son tour cette hypothèse pour l’Europe.

Le schéma d’une stagnation séculaire n’est pas neuf. Il a été conçu au siècle dernier, après la crise de 1929, par des économistes keynésiens. Selon cette théorie, pour simplifier, l’économie ne s’oriente pas spontanément vers la croissance et le plein emploi. L’équilibre entre l’offre et la demande, l’épargne et l’investissement peut se réaliser à différents niveaux d’activité et d’emploi. Si la demande est trop faible, l’investissement et la croissance conduiront à un niveau d’emploi ne permettant pas d’occuper la population en âge de travailler.

Risque oublié

Dans ce cas, le gouvernement doit intervenir pour stimuler la demander et porter l’activité à un niveau plus élevé. C’est ce que l’économiste américain Alvin Hansen a essayé d’expliquer aux dirigeants de son pays dans son ouvrage Full recovery or stagnation publié en 1938.

Ce risque de longues périodes de stagnation a ensuite été oublié. Il y a eu les années fastes de l’après-guerre, puis une phase où les responsables économiques n’avaient plus à arbitrer entre les risques de stagnation ou d’inflation : après le premier choc pétrolier, on a vu qu’on pouvait avoir les deux en même temps et les thèses keynésiennes ont perdu temporairement beaucoup de leur aura.

Paradoxalement, le thème de la stagnation séculaire a été remis vigoureusement au premier plan par un homme, Larry Summers, qui a rendu un hommage vibrant à Milton Friedman, l’ennemi juré des keynésiens. Larry Summers est aussi connu pour son caractère difficile et des propos honteusement misogynes tenus quand il présidait Harvard. Il n’empêche : la parole de cet ancien chef économiste de la Banque mondiale, ancien secrétaire au Trésor et ancien chef des conseilleurs économiques de Barack Obama a du poids. Ses récentes Réflexions sur une nouvelle hypothèse de stagnation séculaire figurent parmi les articles économiques les plus lus dans le monde actuellement.

Situation durable

Quelle est sa thèse ? Selon lui, le taux d’intérêt naturel, celui qui permet l’équilibre entre l’offre et la demande sur le marché des biens et des services, est actuellement inférieur à zéro. Autrement dit, les banques centrales peuvent porter leurs taux directeurs à des niveaux proches de zéro, les taux d’intérêt réels (corrigés de l’inflation) restent trop élevés pour permettre une reprise de l’activité. 

Et si rien n’est fait, cette situation peut durer. Il faut soit essayer de faire remonter le rythme de hausse des prix, pour faire baisser les taux d’intérêt réels, soit mener toute une série d’actions : hausse des dépenses publiques d’investissement, encouragement à l’investissement privé,  action sur le partage des revenus au profit de ceux qui ont la plus forte propension à consommer (autrement dit les revenus faibles, les titulaires de revenus élevés ayant une plus forte propension à épargner).

Enfin, après Robert Solow, auteur du fameux paradoxe selon lequel on retrouvait les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité, l’économiste américain Robert  Gordon dans un article retentissant publié en 2012 sur le site du National Bureau of Economic Research (NBER), posait brutalement la question suivante : la croissance américaine n’est-elle pas terminée faute de progrès technique engendrant de forts gains de productivité ?

Si l’on additionne tous les obstacles à la croissance ainsi relevés par les économistes, on a de bonnes raisons de penser que le risque d’une stagnation séculaire est réel.  De fait, la croissance mondiale est faible actuellement. Mais, contrairement à ce que pourrait faire croire la nationalité des défenseurs de cette thèse, ce ne sont pas les Etats-Unis qui inquiètent le plus aujourd’hui. C’est l’Europe.  

La zone euro dans le piège

Dans ses dernières "Perspectives économiques", l’OCDE  n’emploie qu’un fois le terme de stagnation séculaire, à la tonalité jugée sans doute trop dramatique, mais son diagnostic n’est pas très rassurant : « Il est possible que la zone euro soit tombée dans le piège d’une stagnation persistante ». C’est pourquoi Catherine Mann, son économiste en chef, insiste sur la nécessité d’employer simultanément tous les leviers d’action disponibles : politique monétaire, politique budgétaire et réformes structurelles.

Dans son scénario central, l’OCDE ne prévoit qu’une faible baisse du taux de chômage dans la zone euro : de 11,9 % de la population active en 2013 à 11,4 % en 2014 puis 11,1 % en 2015 et 10,8 % en 2016.  Mais elle ne cache pas que, après avoir vu au cours des dernières années ses prévisions régulièrement démenties par les faits – quoique modestes, elles étaient encore optimistes ! -, il puisse en être encore de même l’an prochain. « La faiblesse prolongée de la demande pourrait s’accentuer, risquant de pousser l’économie dans la déflation et de porter un nouveau coup à la croissance ».

Les pays européens peuvent échapper à la stagnation séculaire, mais ils n’ont plus droit à l’erreur.

Gérard Horny - Slate.fr

Restons Connectés

Qui sommes-nous ?

Qui sommes-nous ?