Un zeste de collaboratif dans un monde pessimiste

Pessimisme sur l’évolution du marché du travail dans le monde pour les 20 ou 30 prochaines années contre optimisme des bidouilleurs du mouvement Maker ou du P2P : la révolution numérique n’en finit pas de diviser. Revue des Idées n°17.

Jonas Prising est le PDG de Manpower et, avec des implantations dans 82 pays, il a une vision assez précise de l’évolution du marché du travail dans le monde. Dans un long entretien aux Echos, il explique  que « le marché du travail est en train de se couper en deux ». Jonas Prising pense que non seulement la crise a été très profonde, mais surtout que le cycle de sortie est très différent de ceux du passé avec « une situation paradoxale dans laquelle un chômage élevé va de pair avec des besoins de main-d'oeuvre non satisfaits. De manière plus générale, le marché du travail est en train de se couper en deux avec, d'un côté, ceux qui ont les compétences nécessaires pour faire face aux changements en cours et, de l'autre, ceux qui ne les ont pas. Du coup, les salaires des premiers progressent, tandis que l'employabilité des autres chute. »  Il décrit donc un monde où les inégalités ne vont cesser de se creuser avec des secteurs comme les nouvelles technologies et la finance où l’on « est revenu au plein-emploi, alors que dans les autres secteurs il n'y a pas eu d'augmentation des salaires réels depuis vingt-cinq ans… En Chine, par exemple, 400 millions de personnes participent à la croissance, quand 800 millions vivent dans des conditions proches de celles des Européens au début du XIXe siècle ». Il décrit un monde ou seule la formation ou les compétences comptent pour le salarié d’une start up de Sao Paulo qui est désormais en concurrence avec son homologue de Schenzen ou de Lyon. Pour lui, le monde est dans la même situation qu’il y a deux cents ans avec l’arrivée de l’électricité, il va falloir vingt à trente ans pour que la révolution numérique crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit.

Une analyse déprimante et passionnante qu’il faut compléter le point de vue de Marc-Arthur Gauthey qui anime le think tank de Ouishare à propos d’Uber et des nouveaux modes de travail : «  Uber ne provoque pas l'éclatement d'un modèle social… Malgré ses milliards de valorisation, Uber n'est qu'une brise à l'échelle de la tempête qui vient. D'un côté, les plates-formes créent quelques emplois ultra-qualifiés, d'un autre, elles en détruisent massivement en prenant des parts de marché à des concurrents embourbés dans l'immobilité et l'attentisme. Il y a fort à parier que demain, nous inspirant peut-être du monde de la culture qu'on a regardé se défaire sans compassion, nous serons tous plus ou moins des intermittents du travail. Nous cumulerons ici et là des heures pour remplir nos quotas… qui nous donneront droit, peut-être, à des allocations, une assurance-maladie et un RSA d'un nouveau genre. Voilà ce sur quoi il est urgent de se pencher. Car, soyez-en sûrs, on ne peut pas avoir Uber et l'argent d'Uber ».

La version plus positive de la révolution numérique il va falloir aller la chercher du côté de l’économie collaborative. Michel Bauwens, théoricien de l’économie collaborative et créateur de la fondation  pour les alternatives Peer-to-Peer (P2P). Le P2P, pair-à-pair, désigne la capacité des ordinateurs à être en contact les uns avec les autres sans autorité régulatrice centrale. Michel Bauwens a étendu le concept à  « la dynamique sociale qui permet à des gens du monde entier de s’auto-organiser pour produire de la valeur en commun ». Il vient de publier Sauver le monde* et dans un grand entretien à Libération il explique comment l’open source et la mise en commun des innovations peut changer les modes de fonctionnement économiques. Il prend quelques exemples dont celui de l’imprimante 3D : sa pensée est à rapprocher du mouvement Maker qui organise debut mai à Paris une grande Maker Faire sur 6000m2 dans la Foire de Paris. Un nouveau modèle social, une nouvelle façon de travailler et créer de l’activité semblent en tout cas en train de germer dans le P2P et la French Tech suit le mouvement.

* Sauver le monde. Vers une société post-capitaliste avec le peer-to-peer. Michel Bauwens et Jean Lievens. Les liens qui libèrent. 276 pages. 20€

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