Quand la culture s'intéresse au travail

Le monde du travail n'échappe plus à celui des arts. Bien au contraire. Le cinéma, le théâtre, la photographie ou la télévision se penchent de plus en plus sur cet univers et apportent aux spectateurs un nouveau regard. 

La dernière cérémonie des Césars a récompensé deux films consacrés à l'emploi : la Loi du Marché avec Vincent Lindon en vigile et Fatima dressant le portrait d'une femme de ménage.

Pour Jean-Paul Gehin, fondateur du festival Filmer le travail, et sociologue, rien de surprenant à ce palmarès. Depuis sept ans, son festival destiné à étudier l'évolution du travail et à mettre en avant des projets le concernant reçoit de plus en plus de films de fiction ou documentaires. Près de 300 pour l'édition 2016, qui s'est déroulée début février. « Il y a de plus en plus de propositions venant de l'international, essentiellement des films documentaires » assure le fondateur.

Preuve que la thématique du travail intéresse les auteurs et spectateurs. « Avant, le travail était peu traité ou marginalisé, il n'était pas le sujet fondamental du film » précise Vincent Gaujelac, sociologue clinicien en sciences sociales, qui estime que la vague de suicides chez France Télécom a marqué un tournant dans le traitement médiatique du travail.

Tous concernés

« L'intérêt des arts pour le travail montre la réaffirmation de la centralité de l'emploi dans nos vies, que ce soit parce qu'on en a trop ou par son absence, confirme Jean-Paul Gehin. Le monde du travail nous concerne tous, il est central dans nos vies à tous, dans notre société, elle définit la place de l'individu dans la société. »

Un argument sur lequel se sont appuyés les deux scénaristes, Sophie Hiet et Antarès Bassis, pour la série Trepalium diffusée sur Arte en début d'année : « nous voulions montrer comment le travail peut définir l'identité de chacun, et peut infléchir les relations entre les êtres, instaurer de la souffrance. »

Gilbert Edelin, lui, a créé Théâtre et Monde du travail, en partant d'un simple constat : « l'économie et le travail occupent un large temps de notre vie et ces thèmes de préoccupation n'étaient pas assez présents sur scène, dans les théâtres, explique-t-il. Si Shakespeare vivait encore, il se serait intéressé au monde du travail, c'est certain. »

Selon lui, la problématique du langage et de la force symbolique de l'entreprise a pris un poids énorme dont la culture ne peut pas se désintéresser. Pour Vincent Gaujelac, « les artistes montrent les mutations profondes et les problématiques qui touchent le marché du travail. Ils sont en avance sur les politiques. »

Les artistes en avance

Via son association, Gilbert Edelin milite pour qu'un plus grand nombre d'auteurs se saisissent du sujet. Car contrairement au cinéma qui est plus visible, selon lui, les auteurs de théâtre sont encore réticents à traiter de cette thématique. « Le théâtre s'est réfugié dans l'esthétique et se fait moins politique qu'avant, s'éloignant alors de son essence même, explique-t-il. À la manière de Shakespeare, Brecht, ou Sartre, le théâtre devrait être le lieu d'expression des dysfonctionnements de la société. »

Il dénombre tout de même une centaine de pièces produites sur les quinze dernières années, parmi lesquelles Lettres de non-motivation. Vincent Thomasset y met en scène 25 lettres écrites par l'artiste plasticien Julien Prévieux. Entre 2000 à 2007, il a répondu à des annonces de recrutement de diverses entreprises, en soulignant de manière appuyée son absence de motivation pour les emplois proposés.

Le travail dans tous ses états

Les auteurs n'hésitent plus à couvrir tous les aspects du monde du travail, des travers de la vie de bureau en passant par les changements sociétaux et même la souffrance au travail. « Beaucoup de livres évoquent désormais les dysfonctionnements au sein du monde du travail, comme le burn-out ou les cas de harcèlement, explique Vincent Gaujelac. Les travailleurs lambda s'autorisent désormais à raconter. »

Cyril Teste, avec sa dernière pièce, Nobody, mêle cinéma et théâtre, afin d'évoquer le monde des consultants. Ce dispositif permet de mettre en avant toutes les ambiguïtés de cet univers, marqué par des doubles sens du langage de l'entreprise, des compétitions entre salariés ou leurs peurs de l'échec.

C’est une rupture par rapport aux décennies précédentes où les arts mettaient notamment en avant la figure ouvrière, à l'instar de films comme Germinal en 1993. Le Jeu de Paume à Paris rend d'ailleurs hommage à François Kollar à travers une exposition de ses photographies, consacrées à la France qui travaille entre 1930 et 1934. L'occasion de montrer les mutations économiques et sociales du monde du travail. « Ces images livrent un témoignage remarquable d'une époque où les travailleurs sont encore au coeur du monde industriel, agricole et artisanal » fait remarquer le Commissaire de l'exposition, Matthieu Rivallin.

Aucun métier tabou

Désormais, c'est toute une diversité de métiers qu'on ose projeter sur le devant de la scène, du vigile de la Loi du marché ou de Qui vive, à la femme de ménage de Fatima, en passant par le trader, comme dans les films Le Loup de Wall Street ou Ma part du gâteau. « On traite de tous les secteurs, du médecin de campagne au paysan, en passant par les employés de bureau ou la grande distribution » constate Vincent Gaujelac.

Le prix du roman de l'entreprise et du travail a couronné cette année un ouvrage de Slimane Kader, pour son livre "Avec vue sous la mer" (Allary Editions). Il y raconte la dureté du travail dans les soutes des bateaux de croisière. « Nous avons de plus en plus de livres qui racontent ces nouveaux emplois dans des sociétés hypermodernes » assure Vincent Gaujelac, membre du jury.

Le Festival Filmer le travail s'appuie aussi sur une définition très large du mot travail, comprenant à la fois les gestes, mais aussi les relations sociales, les représentations du travail, l'image que chacun se fait de son emploi, qu'il soit salarié ou non. Le festival a d'ailleurs lancé une compétition pour laisser les salariés eux-mêmes s'exprimer sur leur emploi à travers de courtes vidéos filmées grâce aux smartphones.

« Lors du festival, nous acceptons les films évoquant le travail au sens large, précise le fondateur. Et même ceux qui parlent du non-emploi, du chômage. Tout simplement, parce que l'absence de travail est directement liée à la crise de l'emploi. Il faut que la société l'accepte. »

Même l'absence d'emploi

La série Trepalium diffusée sur Arte traite justement du chômage massif et de ses conséquences dans la société. La série oppose deux parties de la société en un monde déshumanisé. 80% de la population est sans emploi, et se retrouve enfermée derrière un mur immense, condamnée à survivre dans un territoire à l'abandon. L'autre partie de la population, les 20% d'actifs, représentent l'élite qui a tué sentiments et émotions pour rester du "bon côté" de la société.

Les deux scénaristes s'intéressaient aux mutations du travail dans le futur et ont eu l'idée de traiter cette thématique sous forme d'anticipation. Un traitement qui permet de mettre à distance, assurent-ils, de ne pas être trop dans le didactique. Tous deux reconnaissent s'être largement inspirés de la société française qu'ils ont volontairement noircie, mais aussi de leur entourage : « nous avons tous vu dans nos vies combien il est parfois difficile de se relever lorsqu'on n'a plus de travail. Un sentiment de se retrouver dans une sorte de zone où on ne parvient plus à exister. »

Les sans-emploi eux-mêmes n'hésitent pas à utiliser les arts pour exprimer leurs galères. En 2013, Richard Dethyre et la troupe composée de chômeurs, les "z'en trop" montaient ainsi une pièce intitulée "Comment ils ont inventé le chômage". « Il y a de plus en plus de documentaires et de pièces de théâtre qui abordent le quotidien des chômeurs ou celui des employés de Pôle emploi, explique Vincent Daujelac. Malheureusement, ils ne prennent pas souvent le devant de la scène. »

Barbara Leblanc

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